Casa-Marrakech

Entre la jeune fille en phase avec son temps et cette autre qui monnaye son corps, il devient parfois difficile de faire la différence.
D’où le profond trouble dans lequel se trouvent plongés les jeunes gens en quête de «relations sérieuses».

Elle le dépasse d’une bonne tête. Longue et brune, elle a la gracilité de l’antilope ; lui, aussi court que rond, la légèreté du phoque. Mais là ne s’arrêtent pas les dissemblances. Le poil clairsemé et le ventre bedonnant, il flirte avec la soixantaine quand sa vingtaine à elle bourgeonne à peine. Tout porte à croire qu’il vient du froid, elle, à coup sûr, est enfant du soleil. Peut-être de ces îles lointaines perdues au milieu du Pacifique. En tout cas, c’est ce que donnent à penser son 1,75 m, sa chevelure savamment sauvageonne, son look branché et, surtout, ce mélange de sensualité et d’impertinence… On la décrète Antillaise. Quant à lui, l’accent qui colore son anglais ne laisse pas de doute, c’est un Allemand.

Le train Casablanca-Marrakech est devenu un formidable lieu de rencontre et… d’observation. A chaque trajet, le voyageur un peu curieux s’en retourne avec une moisson d’informations. Il lie connaissance avec des personnes avec lesquelles il n’aurait jamais eu, ailleurs, le loisir de s’entretenir. Ainsi de ce couple disparate dont on ne peut s’empêcher de suivre les échanges du coin de l’œil. «Echange» est, en vérité, un bien grand mot. Leur discussion se fait à sens unique, il parle et elle se cantonne à un invariable «yes». A un moment donné, notre homme se lève pour aller se dégourdir les jambes. La demoiselle demeurée seule, au premier prétexte, on engage la conversation avec elle. Ne voilà-t-il pas que notre «Antillaise» répond avec un solide accent du terroir. Et comme si elle n’attendait que cela, se met à livrer son histoire. Comme ça, de but en blanc et en vrac. Avec, en préambule, cette requête : «SVP, ne nous jugez pas». Le nous l’englobe avec ses semblables qui, comme elles, font commerce des seuls biens qu’elles possèdent: leurs charmes.

Alors son histoire. Très simple, la même que tant d’autres. Une jeune fille de milieu très modeste. A la maison, une ribambelle de bouches à nourrir. Un travail à l’usine où elle travaille dix heures par jour pour 1200 DH par mois. Et puis, les copines qui vous entraînent une première fois dans un bar où un soir peut rapporter plus que ce qu’elle s’échine à gagner en un mois. Le doigt mis dans l’engrenage, c’est parti. On gagne beaucoup mais on dépense tout autant. Dans la prise en charge de la famille, dans l’entretien du «fonds de commerce», à savoir le look, mais surtout dans tous les sésames des paradis artificiels qui vous permettent de tenir. Car les chacals sont aux aguets. Le premier joint est inoffensif. On plane et cela ne coûte pas cher. Mais après, les choses sérieuses commencent. On passe à la bonne poudre blanche, la pure et la dure qui vous tue à petit feu. Les portes de l’enfer se font béantes. Alors, pour échapper à ce scénario-là, une seule issue : jeter son dévolu sur la première bonne âme prête à vous emmener au loin. Pour «l’Antillaise» du Casa-Marrakech, le rêve a pour nom Francfort.

Comme à Phuket, Bangkok ou d’autres lieux de la planète où la pauvreté des uns croise l’opulence des autres, des couples comme celui-ci ne sont plus exceptionnels dans les artères de Marrakech ou d’Agadir, principaux axes du tourisme marocain. La prostitution n’attend pas le tourisme pour exister. Mais elle y trouve matière à prolifération. Face à ce corollaire infernal d’une industrie sur laquelle beaucoup d’espoirs sont misés en matière de développement national, que faire ? Que faire face à ce commerce qui, non seulement se repaît de la misère humaine, mais, en alimentant la confusion des genres, porte un coup très dur à l’émancipation féminine et à l’évolution des relations entre les sexes ? «Wach briti nkhtablak», demande telle mère, pourtant bourgeoise occidentalisée, à son fils, un jeune élevé dans la mixité et dont le moins que l’on puisse attendre est qu’il choisisse lui-même son épouse. Mais voilà, entre la jeune fille en phase avec son temps – qui donc va sortir, danser… – et cette autre qui monnaye son corps, il devient parfois difficile de faire la différence. La coquille extérieure est la même, la manière d’être et de se comporter aussi, parfois. D’où le profond trouble dans lequel se trouvent plongés les jeunes gens en quête de «relations sérieuses». «Toutes des p… sauf ma mère», jamais cette si charmante conviction présente dans certains fors masculins n’a autant trouvé matière à se conforter. Du coup, pour bien marquer la différence et montrer qu’elles ne sont pas de ce bois-là, nombre de jeunes filles vont verser dans le sens inverse. Aux nombrils qui affichent des piercings répondent des têtes qui s’emmitouflent. Dans l’affaire, qui trouve son compte ? Les élections législatives de 2007 ne vont pas tarder à nous le dire …

Pour finir, et pour revenir à notre «Antillaise», il y a quelque chose de fascinant dans la rapidité avec laquelle des jeunes filles, parfois arrivées en droite ligne d’un douar perdu, parviennent en un temps record à se fabriquer un «look» absolument confondant. Ceci témoigne d’une capacité d’assimilation et d’une adaptabilité qui, exercées ailleurs, feraient merveille. Car elles ne sont autre chose que les attributs de l’intelligence. Une intelligence condamnée à être gaspillée, une fois de plus, une fois encore.