Cajolé la veille, égorgé le lendemain

En favorisant le paraître au détriment de l’être, la manière dont cette fête se célèbre n’éloigne-t-elle pas davantage de Dieu qu’elle n’en rapproche ? Aussi, ne serait-il pas temps de la repenser autrement, toujours comme une fête bien sûr, une belle fête basée sur le don et les retrouvailles familiales mais sans ces dérives qui en pervertissent le sens.

Pour l’immense majorité des Marocains, Aid Al Adha représente la fête religieuse la plus importante, celle qu’on ne saurait en aucune manière ne pas célébrer dans les règles de l’art. Le fait est là, indiscutable. Si l’on se réfère aux statistiques du HCP, 95% de nos concitoyens procèdent au sacrifice du mouton, qu’ils aient ou pas les moyens. La toute petite minorité qui s’y déroge appartient à la frange la plus fortunée ou à l’élite intellectuelle moderniste. Chaque année, plusieurs plumes, de la presse francophone essentiellement, se fendent de billets critiques sur une fête qui, à force d’exploitation commerciale et d’affichage social, n’a plus de religieux que le nom. Mais qui, en dehors du cercle restreint des convaincus, ces analyses peuvent-elles toucher? Certainement pas ceux qui, année après année, s’endettent à coup de crédits cumulés pour acheter un mouton alors même qu’ils n’ont pas fini de payer celui de l’an passé. Ou ceux qui, pour pavoiser devant les voisins, iront acquérir la bête la plus charnue même s’ils doivent y laisser le fond de leur culotte, en vertu d’une conception primaire de la virilité.

En 1996, feu Hassan II avait décrété qu’en tant que Père de la nation, il égorgerait le mouton pour tous les Marocains, appelant ses sujets à s’abstenir de sacrifice cette année-là pour permettre au cheptel, décimé par la sécheresse, de se reconstituer. Les Marocains, libérés par l’injonction royale, ont pu célébrer l’Aïd vraiment comme une fête, sans se priver de boulfaf mais sans rigoles de sang dans les cours, puanteur dans les rues et enfermement des femmes dans les cuisines. Si les chefs de famille ont béni en secret leur Souverain pour une décision qui soulageait leurs finances sans leur faire perdre la face, les mères ont applaudi ouvertement le cadeau qui les libérait de l’évidage des tripes et de l’enfumage à la graisse.

Le sacrifice du mouton, personne ne le conteste, n’est pas une obligation religieuse au même titre que la prière ou le jeûne. C’est une sunna qui réactive une tradition préislamique, un mythe fondateur du monothéisme, celui de Dieu demandant à Abraham de lui prouver sa fidélité en lui sacrifiant son fils. Ce rite a sa place aussi bien tant chez les juifs qui l’évoquent lors de la grande fête de la Pessah que chez les chrétiens, Jésus étant celui qui prend la place de l’agneau sacrificiel. Mais alors même que dans les deux autres religions monothéistes, le processus de symbolisation s’est produit, chez les musulmans, on est resté figé au stade premier de l’immolation. Mais, et le détail a son importance, chaque pays musulman le célèbre selon sa culture et ses traditions. C’est-à-dire avec plus ou moins d’emphase. Au Maroc, la dimension sociale a largement pris le pas sur le rite religieux. Car est-ce vraiment prouver sa soumission à Dieu que de se ruiner, que de priver ses enfants de l’essentiel l’année durant, d’en arriver à voler, parfois même à tuer, tout cela juste pour le mouton du sacrifice ? A la veille de chaque Aid Al Adha, la police est sur les dents. Elle sait que le nombre des délits va grimper et les citoyens eux-mêmes le savent. Ils se mettent sur leurs gardes, se préviennent les uns les autres, «faites attention, vous disent-ils, les ‘‘sarakas’’ guettent». Quant à la mendicité, déguisée ou pas, elle explose, avec des pauvres et des moins pauvres qui vous agrippent à chaque coin de rue pour quémander «l’ouacher». Le jour de l’Aïd, c’est ripaille sur ripaille. On se goinfre de viande à n’en plus pouvoir, sachant que, pour un nombre conséquent de Marocains, le reste de l’année sera quasi végétarien faute de moyens pour s’offrir de la viande. Dans tout cela, que reste-t-il de spirituel ? En favorisant le paraître au détriment de l’être, la manière dont cette fête se célèbre n’éloigne-t-elle pas davantage de Dieu qu’elle n’en rapproche ? Aussi, ne serait-il pas temps de la repenser autrement, toujours comme une fête bien sûr, une belle fête basée sur le don et les retrouvailles familiales mais sans ces dérives qui en pervertissent le sens.

Le Maroc est appelé, du fait du réchauffement climatique, à connaître, des épisodes de sécheresse de plus en plus nombreux et de plus en plus aigus. A court et moyen terme, les autorités seront dans l’obligation de prendre des mesures pour préserver le cheptel. Alors pourquoi ne pas commencer tout de suite ? Pourquoi le Souverain ne sensibiliserait-il pas les citoyens marocains au phénomène à venir et, comme feu Hassan II en 1996, leur demanderait de laisser le Souverain, seul, procéder au sacrifice du mouton au nom de tous ? En tant que Commandeur des croyants, sa voix ne pourra qu’être entendue, surtout si, par ailleurs, il est appuyé par un discours porté par les théologiens éclairés de ce pays. Un discours qui rappelle que par le don de soi et le don à autrui, on peut réaffirmer sa soumission à Dieu sans avoir à égorger un mouton. Il devient vital que, sur ce rite en particulier, le processus de symbolisation s’enclenche. Nos enfants ne grandiront que mieux sans ces images du mouton cajolé la veille, et égorgé le lendemain.