Caïd, makhzen et sujétion

Le caïd de cette «jamà¢a» appartient à  la nouvelle génération des représentants de l’ordre, instruits et se voulant respectueux de l’Etat de droit. Mais le contexte dans lequel il exerce son autorité agit sur celle-ci.
Tout y induit la soumission au détenteur de l’autorité :
la manière de faire attendre les gens, l’attitude du chaouch, tête inclinée dès qu’il s’agit de s’adresser
au chef, la centralisation du pouvoir qui fait que tout
est bloqué quand le caïd est absent…

L’homme est courtois, vêtu d’un costume bien taillé et s’exprime en français. Quand vous parvenez jusqu’à  lui, il vous reçoit poliment, vous écoute et s’engage à  faire traiter votre dossier avec célérité. Parler de dossier est un bien grand mot en vérité car il ne s’agit que d’une simple formalité administrative. Mais son accomplissement nécessite néanmoins de passer par le caà¯d. Car l’homme en question est le caà¯d de l’jamâa, ou daà¯ra si l’on préfère, l’appellation variant selon le contexte. On est bien loin du rustre bedonnant qui postillonne en parlant. Ce premier contact vous laisse sur une impression positive.

Vous quittez les lieux avec le sentiment que changement il y a eu et que l’appareil administratif a opéré une mue au niveau de son mode de fonctionnement. Mais quand, quelques jours plus tard, vous vous représentez pour retirer le papier en question, votre impression de départ fond comme neige au soleil. La porte du caà¯d est close, on ne sait pas quand il sera là  et… non, votre papier n’est pas prêt. Vous vous étonnez, expliquez qu’il vous a été dit qu’il le serait ce jour-là . D’un ton laconique, on vous explique que le caà¯d est en réunion à  l’extérieur, qu’il faut revenir l’après-midi. L’après-midi, toujours pas de caà¯d à  l’horizon. Le lendemain, idem. Pendant deux jours d’affilée, vous ne faites que cela, aller et venir à  l’jamâa. L’après-midi du troisième jour enfin, le bureau de l’intéressé est ouvert et celui-ci présent à  son poste. Mais, en raison de son absence les jours passés, il y a foule devant sa porte. Cela dure et dure interminablement. Alors, pour tuer le temps, vous vous livrez à  une observation minutieuse de ce qui vous entoure.

Le cadre d’abord. Si la porte du bureau du caà¯d est dûment capitonnée, donnant sa «hiba» à  la fonction, le couloir o๠se pressent les citoyens ayant des dossiers en souffrance est absolument nu et vide. Il n’y a pas une seule chaise pour s’asseoir. Quand vous n’en pouvez plus de «tenir» le mur, seul support à  votre disposition, vous n’avez d’autre choix, peu élégant, que les marches d’escalier pour soulager la pression sur vos jambes. Pourtant, un simple banc aurait permis que l’attente se fasse dans un minimum de confort. L’absence de celui-ci est riche de signification. En effet, des arguments d’ordre budgétaire ne peuvent décemment la justifier, le coût en la matière étant basique. Par contre, on a là  un aperçu du souci que l’administration a du citoyen. Au-delà  du rapport que l’Etat entretient avec celui-ci. Laisser attendre quelqu’un debout pendant un long moment a pour effet de le rabaisser, de lui enlever de sa qima, ce qui n’est que la manière d’être du makhzen qui ne se résout toujours pas à  rompre avec sa logique de sujétion.

Le caà¯d de cette jamâa affiche certes les signes de la modernité, il appartient à  n’en point douter à  la nouvelle génération des représentants de l’ordre, instruits et se voulant respectueux de l’Etat de droit. Mais le contexte dans lequel il exerce son autorité agit sur celle-ci et en conditionne l’expression. Tout y induit la soumission au détenteur de l’autorité : la manière de faire attendre les gens, l’attitude du préposé à  la porte (ou chaouch si l’on préfère), tête inclinée dès qu’il s’agit de s’adresser au chef, la centralisation du pouvoir qui fait que tout est bloqué quand le caà¯d est absent…

Au-delà  de la considération que tout citoyen est en droit d’attendre de la part d’un Etat dont il paie le fonctionnement, on ne peut qu’être effaré par la perte de temps et d’énergie que cette manière de travailler engendre. Etre contraint pendant plusieurs jours d’affilée d’arrêter son travail pour faire des allers-retours infructueux à  l’jamâa, tout cela parce que le caà¯d est «en réunion à  l’extérieur» et que personne ne sait quand il sera présent, c’est tout simplement incompatible avec les impératifs de productivité à  respecter pour espérer voir un jour le pays sortir la tête de l’eau. Etendu à  l’échelle nationale, cet exemple nous donne un aperçu du pourquoi de notre stagnation, pour ne pas dire de notre enlisement.

Alors, question : la personne qui occupe une fonction de pouvoir dans ce système a-t-elle la latitude de le modifier ?
Réponse : oui, si elle le veut vraiment. Si elle opère les ruptures nécessaires, si elle a le souci de l’efficacité et du service au citoyen et, surtout, si elle sait garder la distance nécessaire à  l’égard de ce poison lent qu’est le goût du pouvoir.