Bonheur assuré tous risques

Ce n’est pas la première fois que l’on parle du bonheur dans cette chronique, même si l’actualité, pas plus que les thèmes plus ou moins en lien avec la culture dont traite généralement la rubrique, n’invitent pas toujours à  la joie et à  l’allégresse.

Mais cette fois-ci, c’est une étude commanditée par une société d’assurances qui a pris sur elle de sonder les Marocains à propos du bonheur. Vaste programme que voilà et qu’un échantillon représentatif, comme disent les sondeurs avec une assurance inébranlable, démontre par la parole, c’est-à-dire par des réponses qui seront déclinées en chiffres et en pourcentages. Or, qu’est-ce que le bonheur sinon l’idée que l’on s’en fait, selon l’origine sociale, le tempérament ou le caractère, les origines, l’éducation et la culture dans le sens à la fois anthropologique et intellectuel ? Sans vouloir faire dans la philosophie à deux balles et le jus de crâne, on pourrait quand même s’entendre sur ce qu’est le bonheur par rapport au bien-être par exemple. Il n’est pas surprenant qu’une entreprise dont le fonds de commerce est d’assurer les gens contre des risques de toutes sortes se mette à se préoccuper de ce qui les rend heureux. Une première au Maroc.

Ailleurs, on n’ose même plus y penser. Peut-être parce que le bonheur n’est pas une idée neuve. Elle remonte, comme dirait Alexandre Vialatte, à la haute antiquité, mais elle a peu servi. Et le même auteur de se demander, taquin mais lucide : «Mais qui a vu la couleur exacte du gilet du valet de chambre du bonheur ? Il est rare qu’il ouvre la porte».

Il n’est pas ici question de faire dans le pessimisme, la sinistrose, ni d’obscurcir le paysage, qui n’est pas tous les jours brillant. Mais lorsqu’on interroge les gens sur une question aussi vaste et importante, le mieux est de préciser les concepts. Le bien-être matériel et moral n’est pas tout à fait le bonheur. A moins que l’on veuille rendre les gens heureux malgré eux, ce que certains idéologues n’ont pas manqué de faire avec les conséquences que l’on sait. Ou alors lorsqu’on a une idée derrière la tête, un produit à vendre, un truc à fourguer.

Bien sûr, nul ne pourrait prouver ce qu’est le bonheur, ni s’il est de ce monde, pour ceux qui pensent -et ils ont été nombreux à avoir massivement répondu selon l’étude- qu’il y en a bien un. Pour 80% le bonheur est lié à ce que les sondeurs qualifient de «spiritualité», une autre façon plus prudente de nommer la pratique de la religion ; 96% évoquent la santé. Normal, si on n’a pas la santé, la spiritualité aura du mal à s’installer ou à se pratiquer ; 70% privilégient la famille et ce qui va avec (enfants, vie de couple…) dont la fameuse «bénédiction des parents» (r’dat lwalidine») qu’on pourrait presque caser dans la spiritualité. Bref, les «trois piliers du bonheur parfait» sont réunis. L’argent (44% seulement), la réussite, l’amour dans le couple (qui ne concerne que 6% des sondés), viennent après le tiercé gagnant. Maintenant, si l’on regarde rapidement et en gros ces chiffres, on se demande si les Marocains ne sont pas les gens les plus heureux de la terre.

Car enfin, si l’on excepte la santé (secteur qui demeure encore problématique et qui nous vaut de mauvais chiffres, cette fois-ci, dans les classements de certaines institutions internationales), les deux autres piliers tiennent bon et solidement les fondations de la Maison du Bonheur. La religion ? Ça va. Et la famille, ça va ? Ça va très bien, Alhamdou Lillah !  

Par expérience, il y a deux domaines dans les sondages à propos desquels l’on devrait s’interdire de poser des questions, si l’on ne veut pas se retrouver avec des réponses biaisées ou des scores fleuves : la religion et la culture. On ne saurait, dans nos contrées arabiques demander à un quidam s’il est «Musulman et pratiquant» sans s’entendre dire, voire crier avec indignation: «Non mais ho ! Bien sûr !» Ou s’il «aime la culture» (mais là c’est partout pareil à travers le monde), sans qu’il ne prétende faussement froissé que bien évidemment il adore la culture, les livres, le théâtre et tout le tremblement… Résultat des courses: la véracité statistiquement scientifique s’en ressent parce que les uns ne veulent pas passer pour des mécréants, lorsqu’il s’agit de religion ; ni les autres pour des imbéciles lorsqu’on évoque le mot culture.

Enfin et quant à l’objectif visé par la compagnie d’assurances qui a commandité cette étude, tout laisse croire qu’il est globalement atteint : la santé comme la famille sont, si l’on ose dire, au cœur de sa cible. Reste la spiritualité, c’est-à-dire la pratique religieuse, qu’on pourrait toujours considérer comme un don fait à l’avenir, ou alors et sait-on jamais, comme un investissement dans le futur, voire… au-delà