Avortement : «Je vous ai entendu» !

Avec 600 à  800 avortements clandestins par jour, 27 à  30 abandons quotidiens de nouveau-nés, autour de 5% de décès maternels sans parler des autres retombées (infanticides, suicides, exclusions sociales, etc.), les conséquences des grossesses non désirées sont dramatiques

Quand la nouvelle est tombée, il a interrompu le débat, ne pouvant attendre pour l’annoncer. Ce lundi 17 mars, le Pr Chafik Chraïbi, président de l’AMLAC,  était au bord des larmes en lisant le communiqué du Cabinet royal, survenu en pleine rencontre-débat de l’association. Quel renversement de situation ! Il y a quelques semaines à peine, il se faisait limoger par le ministre de la santé de son poste de médecin-chef de la maternité des Orangers à cause d’un reportage réalisé par la chaîne France 2 au sein de son service. Et là, au moment même où l’association organise un débat sur l’amendement de la loi sur l’avortement, le Souverain convoque Mustapha Ramid (Justice), Ahmed Toufiq (Affaires religieuses) de même que Driss Yazami (CNDH) pour leur demander de se pencher sur la problématique! Contagieuse, l’émotion du Pr Chraïbi a gagné toutes celles et ceux dans l’amphithéâtre qui se reconnaissent dans son combat. En paraphrasant le célèbre «Je vous ai compris» du général De Gaulle, on pourrait dire que nous avons eu là un «Je vous ai entendu» royal adressé à l’AMLAC et, par ricochet, à cette composante de la société civile marocaine qui prend à bras le corps des questions frappées du sceau du tabou et dont les politiques se détournent par manque tant de courage que d’intérêt.

L’implication de SM Mohammed VI dans le dossier de l’avortement clandestin va enfin permettre de dépoussiérer un arsenal juridique vieux de cinquante ans. Mais n’est-il pas triste que, là aussi, comme pour la réforme de la moudawana, il ait fallu attendre que le Souverain s’en saisisse pour que le dossier soit traité ? Du coup, comme par coup de baguette magique, le ton a changé. Fini le chipotage lamentable sur les chiffres. Enfin, on parle à l’échelon politique d’«urgence sociale». Avec 600 à 800 avortements clandestins par jour (estimation de l’AMLAC), 27 à 30 abandons quotidiens de nouveau-nés, autour de 5% de décès maternels sans parler des autres retombées (infanticides, suicides, exclusions sociales, etc.), les conséquences des grossesses non désirées sont dramatiques. Voilà des années que la société civile, à travers notamment l’action de l’AMLAC et des associations qui travaillent en direction des mères célibataires, tente de rompre l’omerta sociale et politique autour de ce tabou. Il faut reconnaître à la féministe Nezha Skalli d’avoir essayé de faire bouger le schmilblick lors de son passage au gouvernement. Mais, suite à son départ du ministère de la femme et de la famille, la question, de nouveau, fut enterrée. Puis, ces dernières semaines, survint le limogeage de la figure de proue de la lutte contre l’avortement clandestin, le Pr Chraïbi. Perçue comme scandaleuse, sa mise à la porte a provoqué une profonde indignation, exprimée avec force à travers les réseaux sociaux. Celle-ci semble avoir été entendue au plus haut sommet de l’Etat. Et donc, enfin, la loi va être révisée.

La crainte maintenant est que la montagne n’accouche d’une souris. Il est d’ores et déjà acquis que l’avortement sera légalisé en situation de viol, d’inceste et de malformations congénitales. Or ces cas-là, aux dires des praticiens et acteurs confrontés à cette réalité, ne représentent que 5 à 10% des grossesses non désirées. L’immense majorité de celles-ci sont le fait de femmes, souvent très jeunes qui, faute d’une éducation sexuelle appropriée et parce que l’âge du mariage s’est élevé (27 ans au lieu de 17 ans, il y a cinquante ans, et 31 ans pour les hommes) tombent enceintes sans être mariées. Ce sont elles qui, par crainte du rejet social, constituent le plus gros du contingent des femmes qui se font avorter. Si les plus riches peuvent payer pour le faire dans des conditions médicalisées, les plus pauvres, majoritaires, se tournent vers l’avortement clandestin au péril de leur vie.

Au cours du débat – très chaud- de l’AMLAC du 17 mars, outre la tombée du communiqué royal, l’assistance a connu deux moments de forte émotion. Le premier, lorsque le Pr Ahmed Khamlichi, érudit et figure marocaine emblématique de l’ijtihad, tout en rappelant l’inexistence de verset coranique sur l’avortement, d’où la possibilité de l’interprétation, s’est indigné de ce que ceux qui mettent en avant le droit à la vie de l’embryon pour s’opposer à l’IVG ne se préoccupent guère du sort de ce dernier, une fois sorti du ventre maternel. Et le Pr Khamlichi d’évoquer ces enfants nés hors mariage et condamnés par la société, qui leur dénie jusqu’à un état civil, à l’exclusion leur vie durant ! L’un de ces enfants était présent dans la salle. En fin de rencontre, il a pris la parole pour se présenter et interpeller le représentant du PJD à la tribune. A ce dernier, qui avait argué d’un «assassinat» des fœtus pour condamner l’avortement, le jeune homme a répliqué que lui aurait voulu qu’on ne le laisse pas naître. Evoquant sa vie dans les orphelinats, les «ould el hram» dont il a écopé, il a invité le péjidiste à aller rendre visite aux enfants comme lui qui peuplent les orphelinats. Il avait tout dit.