Au bonheur des peuples

Une vaste sensation de sinistrose s’est emparée du pays que les médias, appuyés par de nombreux acteurs ou prétendus tels de la société civile, s’évertuent à  relayer voire à  amplifier au quotidien.

Porter chaque jour la sinistrose à de nouveaux sommets conduit  au paroxysme de l’angoisse et à ce seuil de la nuit où pointe la désespérance. C’est à cela qu’on assiste depuis quelque temps en ouvrant les journaux, en regardant des images à la télé ou en tendant l’oreille aux nouvelles tragiques d’ici et de partout que recèle une actualité anxiogène ; aux faits divers comme aux faits des hommes embarqués dans le train du monde qui gronde vers des ailleurs sans joie, des villes sans fêtes, des proches qui s’éloignent et des portes qui se referment au nez du passant sans soucis. La peur et son mode d’emploi sont servis au quotidien comme une pitance qui fait japper des êtres craintifs mais frétillant d’impatience. 

Nul peuple n’est doué pour le bonheur plus qu’un autre. Pourtant, on publie encore des études, des enquêtes, et on établit des classements des pays où il fait bon vivre. Même l’ONU s’en est mêlée et décrété le 20 Mars journée internationale du Bonheur. C’est dire si la situation est grave. Ces études ont établi que certains pays sont moins heureux que ne le prétendent leur IDH, ce fameux indice développement humain que les uns envient aux autres. Comme quoi même lorsqu’on se veut expert imprégné de modernité, on revient toujours aux bons vieux proverbes sur l’argent qui ne fait pas le bonheur et autres adages que le bon peuple produit par sagesse ou par oisiveté, ce qui revient parfois au même. En effet, l’adepte convaincu de la procrastination ne dira jamais que l’oisiveté est la mère de tous les vices, autre adage qui donne à réfléchir.

Il y a quelques mois, une chercheuse, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, Claudia Senik, a élaboré une étude sur «la dimension culturelle du bonheur» chez les Français. Le constat est alarmant car, selon elle, si les Français ont tout pour être heureux, ils sont pourtant très mal classés par rapport à d’autres pays en Europe et dans bien d’autres contrées peu ou sous-développées. La cause est, soutient-elle, culturelle. Sachant que la culture fait partie intégrante du fameux IDH, lequel se base notamment sur le revenu, le système éducatif et l’espérance de vie, on peine à imaginer qu’on se la coule douce sous les tropiques. Mais il faut croire que oui, à condition de prendre  le mot culture sous une autre acception, à savoir le sens anthropologique et creuser profond dans l’épaisseur culturelle et historique du pays. C’est en partie ce que révèle l’étude de Claudia Senik, puisqu’elle a constaté que les immigrés sont mieux classés que les Français nés en France. Cependant, dès qu’ils commencent à s’intégrer, les choses se gâtent pour eux. Et pour mieux étayer sa thèse, la chercheuse a montré que les Français qui vivent à l’étranger «sont moins heureux que les natifs des pays où ils sont expatriés». 

J’avoue que ce sont des études de cet acabit qui nous manquent ici au Maroc, surtout par les temps qui courent. En effet, on assiste depuis quelque temps à un grand climat de sinistrose que ne peuvent expliquer ni les facteurs économiques ou politiques (on ne peut pas dire que c’était brillant ou meilleur il y a 20 ans ou plus), ni le facteur climatique, ni celui des libertés publiques (on n’a jamais autant manifesté dans la rue, vociféré dans la presse et revendiqué un peu partout depuis que le Maroc existe). Pourtant, une vaste sensation de sinistrose s’est emparé du pays que les médias, appuyés par de nombreux acteurs ou prétendus tels de la société civile, s’évertuent à relayer voire à amplifier au quotidien. Et comme la peur est contagieuse, l’angoisse se propage, l’inquiétude pour l’avenir s’installe et la joie de vivre ainsi que l’espérance quittent nos rivages. Ici, il ne s’agit ni de IDH, ni de bonheur mesuré à l’aune d’un palmarès institutionnel dans cette grande téléréalité à l’eau de jasmin qu’est la démocratie arabe franchisée. Au lieu de penser l’avenir, nous voilà accrochés à de vieux souvenirs, la main tendue vers de nouveaux fantasmes qui nous empêchent de rêver et de rire. Est-ce là aussi la faute d’une dimension culturelle qui exclut le bonheur de nos rivages ?

On sait que la peur a toujours joué un rôle dans la vie politique d’un pays, elle a aussi servi, au cours de l’histoire, à installer un état d’ordre à la place de l’état de nature afin de pacifier les relations entre les hommes. Mais, là il s’agit d’une autre peur, plus clinique, plus pernicieuse et destinée à obscurcir l’horizon. La peur, disait quelqu’un, est toujours l’alliée de nos croyances ou de nos opinions. Cependant, écrivait Raymond Aron, «la peur n’a besoin d’aucune définition, elle est un sentiment élémentaire et pour ainsi dire infrapolitique» (Les origines de la pensée sociologique). Mais ceux qui en jouent comme ceux qui en profitent, savent-ils que tous les jeux ont une fin et que l’avenir et le bonheur d’un peuple se construisent par delà les croyances et les opinions ?