Après la télé, c’est quoi la prochaine étape ?

Après la culture et l’art « propres », le citoyen « propre » ? Notre nouveau ministre de la communication s’emploie déjà  à  nettoyer la télévision des programmes qui polluent l’esprit du bon citoyen, liquidant au passage et la langue du colonisateur et celle du sein maternel au profit de la seule et unique qui vaille qu’on s’y exprime, la langue du Coran.

Une chose est sûre. Qu’il s’agisse des prises de position de Bassima Hakkaoui sur l’avortement, de la sortie de Mustapha Ramid sur les touristes pécheurs, de la volonté de Mustapha Al Khalfi d’interdire la publicité sur les jeux de hasard et de réduire le français à la portion congrue sur les chaînes de télévision nationales, les ministres PJD sont cohérents avec eux-mêmes.

Ils ont une vision du monde dont ils n’ont jamais fait mystère. Aujourd’hui qu’ils sont au pouvoir, ils ne font rien d’autre que de vouloir mettre en application leurs conceptions. Aucun lieu, de ce fait, d’ouvrir des yeux étonnés sur leurs déclarations pas plus que sur les politiques qu’ils entendent mener dans les secteurs dont ils ont la responsabilité. C’est par un autre discours, une autre attitude qu’ils auraient pu surprendre. Cela n’est pas le cas et on ne peut pas leur en jeter la pierre. A ce détail près qu’ils ont poussé le soin de la conformité à eux-mêmes jusqu’à la caricature.

Une caricature si appuyée qu’elle finit par déclencher le rire même si celui-ci est jaune. Car si nos Péjidistes se sont employés à être cohérents avec eux-mêmes, ils ont sérieusement malmené la cohérence de l’équipe gouvernementale à laquelle ils appartiennent. Comment, en effet, conserver son sérieux devant l’incroyable concert de couacs qui a caractérisé les cent premiers jours du gouvernement Benkirane ? Entre le ministre de la justice qui piétine les platebandes de celui du tourisme, le porte-parole du gouvernement et ministre de la communication qui se fait traiter de «mufti» par son collègue de la jeunesse et des sports en passant par les discours contradictoires tenus aux Finances et les prises de bec entre le responsable de la Santé et celle de la Famille, on se serait cru dans une véritable cour de récréation. Abdelilah Benkirane a rappelé à l’ordre ses collègues en leur demandant de «faire preuve d’un peu plus de retenue entre eux», mais le mal est fait : l’image de son équipe en a pris un coup.

Maintenant, au-delà de l’aspect comique d’une situation qui, en vérité, n’a rien de risible, on est en train d’assister à la matérialisation des craintes suscitées par la victoire des islamistes. Dans une situation de crise où les tensions sociales vont grandissantes, où jour après jour des signes inquiétants témoignent de la colère sourde qui monte des classes défavorisées (multiplication des actes d’agression, hooliganisme) à défaut de pouvoir apporter de vraies réponses aux vrais problèmes, on s’agite sur le champ de la morale et de la vertu tout en multipliant les effets d’annonce à portée populiste. Et ce que l’on craignait prend corps, à savoir l’imposition progressive d’un ordre moral au détriment de libertés individuelles déjà bien chétives.

La référence constante du PJD à son homonyme turc et la volonté appuyée de poser celui-ci comme modèle avaitent suscité quelque espoir quant à la mise en place d’une politique qui réduirait la fracture sociale tout en évitant les pièges de la fermeture et du repli sur soi. C’était oublier que les islamistes turcs ont 80 ans de kémalisme derrière eux et que leur mode d’être et de penser s’est forgé dans un espace laïc. D’où leur capacité à pouvoir concevoir la coexistence de mondes totalement différents où le voile côtoie la minijupe sans que personne ne s’en offusque.

Ainsi, leur arrivée au pouvoir n’a-t-elle pas changé la physionomie d’une ville telle qu’Istanbul où une partie est résolument moderne et tournée vers l’Occident et l’autre, profondément traditionnelle et rythmée par le religieux. C’est un peu cela que l’on voit dans nos rues avec des filles en hijab qui se baladent bras dessus bras dessous avec des copines en jean moulé.

Or, au vu de la couleur annoncée au cours de ces 100 premiers jours du gouvernement Benkirane, l’inquiétude s’installe quant à la préservation de ce droit à la différence dans le mode de vie. Après la culture et l’art «propres», le citoyen «propre» ? Notre nouveau ministre de la communication s’emploie déjà à nettoyer la télévision des programmes qui polluent l’esprit du bon citoyen, liquidant au passage et la langue du colonisateur et celle du sein maternel au profit de la seule et unique qui vaille qu’on s’y exprime, la langue du Coran. Il y fait résonner les cinq appels à la prière de manière à ce que, au sein même de l’intimité des maisons, nul n’oublie de s’acquitter des devoirs religieux. C’est quoi la prochaine étape ?