Approcher la vieillesse avec tendresse

Outre de rendre plus vif le sentiment de sa mortalité, vieillir signifie accepter de renoncer à  un certain nombre de choses, accessoires comme monter les escaliers quatre à  quatre ou participer à  un marathon…

«Mourir, la belle affaire ! Mourir, ce n’est rien, mais vieillir, oh… vieillir…», chantait le grand Jacques, qu’une garce de maladie prit au mot et terrassa à 47 ans. «La vieillesse, ce naufrage», maugréait un autre immense personnage, Charles de Gaulle, empruntant ses vers à Chateaubriand pour stigmatiser la sénilité du maréchal Pétain. Il fut un temps, un temps fort lointain, où l’accumulation des ans donnait droit à un surcroît de respect et de considération. Aujourd’hui, dans nos sociétés modernes, ou se targuant de l’être, les rares privilèges dont une personne âgée peut encore espérer jouir se ramènent à des réductions de prix ou à des places réservées dans les transports en commun. Alors même que l’on vit de plus en plus longtemps, jamais l’obsession de la jeunesse n’a été aussi grande. Désormais, afficher des rides s’apparente quasiment à une faute de mauvais goût. Il ne fait absolument plus bon vieillir d’où la frénésie pathétique avec laquelle certains -et surtout certaines- s’évertuent à vouloir l’impossible, celui de retenir une jeunesse qui s’enfuit. Or, à part pour ceux qui ont l’idée, bonne ou saugrenue, de partir tôt, la vieillesse attend chacun au tournant. Quoique l’on fasse pour la fuir, elle est assurée, comme la mort, d’avoir le dernier mot. Alors, puisqu’il faut, à un moment ou un autre, se résoudre à l’affronter, pourquoi ne pas essayer de l’approcher autrement ? Pourquoi ne pas apprendre à l’accepter, mieux encore, à la regarder avec tendresse ? Et, comme face un arbre centenaire devant la beauté majestueuse duquel on s’émerveille, s’émouvoir devant les tatouages du temps en raison de ce qu’ils symbolisent, les traces laissées par un parcours de vie. Si la vieillesse n’est pas la meilleure invention du bon Dieu, ce dernier a eu, cependant, l’intelligence de réserver le même sort à toutes ses créatures, même si, face au «naufrage», certaines sont mieux loties que d’autres. Ainsi ne vieillit-on pas en solitaire mais en parallèle à ses congénères. Bien souvent d’ailleurs, c’est l’image renvoyée par autrui qui fait prendre conscience de l’écoulement du temps, car, quoi que le miroir nous en révèle, ce temps qui passe, on ne le perçoit que rarement au niveau de sa personne, chacun se vivant au fond de lui comme étant toujours le même, en dépit des flétrissures corporelles. Or, que nous disent ces rides, cette peau qui s’affine à devenir translucide, cette silhouette qui se fragilise ? Ils nous disent que nous avons aimé, ressenti, vibré, souffert, en un mot, vécu. Ils sont en quelque sorte comme un livret de vie où tout est scrupuleusement inscrit, les rires comme les pleurs, les colères comme les joies. Et ces livrets de vie, même s’ils sont personnels, racontent des histoires collectives parce que chacun porte en lui une partie du roman de l’autre. Mes amis d’enfance et mes proches sont détenteurs de pages de mon histoire et ces pages-là, elles s’offrent à ma lecture à travers les sillons creusés par le temps dans leurs traits. D’où le désarroi que l’on peut ressentir face à un visage familier remodelé par le bistouri. Cette peau lissée et tendue, c’est comme une feuille dont on a effacé l’écriture, redevenue vierge et donc vide.
Outre de rendre plus vif le sentiment de sa mortalité, vieillir signifie accepter de renoncer à un certain nombre de choses, accessoires comme monter les escaliers quatre à quatre ou participer à un marathon, importantes comme continuer de jouir d’une santé à toute épreuve. On ne peut plus faire le beau, ou la belle, comme du temps de ses vingt ans. Il faut accepter de ne plus séduire, ou plutôt de séduire autrement, le temps n’ayant pas de prise sur la lumière intérieure qui s’exprime par la vivacité d’un regard et la chaleur d’un sourire. Mais vieillir, dans le même temps, libère. Libère justement de cette obsession de plaire à tout prix, de courir après l’argent, la réussite et les honneurs et d’être obnubilé par le besoin de reconnaissance sociale. Et vieillir ne signifie nullement abdiquer de tout. On vieillit en fait comme on a vécu, recroquevillé sur soi ou dans l’offrande et l’émerveillement face à la vie. A méditer, ces magnifiques lignes du général américain, Mac Arthur : «On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années : on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. Les années rident la peau ; renoncer à son idéal ride l’âme. Les préoccupations, les doutes, les craintes et les désespoirs sont les ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre et devenir poussière avant la mort».