Apologue d’une ville d’esprit

Et voilà comment une ville – Fès – gagne un festival, le festival
gagne un esprit et l’esprit gagne à être connu par une population
qui, elle, est gagnée par Kadhem Saher qui, lui, a gagné la clef
de la ville.

«Entre ton plus grand bien et leur moindre mal rougeoie la poésie.» Cet aphorisme de René Char pourrait tout aussi bien s’appliquer à la musique. Et notamment à ce qu’on appelle, parfois abusivement, «musique sacrée». En effet, le moindre mal est dans la musique elle-même, alors que tout le discours sur la notion du sacré reste à discuter.
Depuis plus de dix ans se tient à Fès un festival dédié à ce qu’on a appelé les «musiques sacrées». Au départ, il fallait entendre, par ce genre, tout ce qui relève du chant liturgique ou de l’expression lyrique, plus ou moins liée au religieux, au mystique et à ce qu’on appelle plus généralement la spiritualité. Cela permet déjà un large éventail qui a autorisé les organisateurs à drainer nombre d’artistes professionnels ou amateurs de talent et à la ville de Fès, qui le mérite bien, de disposer d’un festival de renommée internationale.
Mais un festival, c’est d’abord son public. Celui des musiques sacrées se recrute dans une certaine classe sociale, plus ou moins avertie, ou en quête de spiritualité comme on dit de nos jours. Comme le corps, l’âme a besoin aussi de se dégourdir et d’exulter en ces temps agités. C’est d’ailleurs pour rester dans l’air du temps que les organisateurs ont opté pour un slogan qui épouse les soubresauts profanes de l’époque : donner une âme à la mondialisation. Tout un programme, car il y a du boulot lorsqu’on sait comment est et où va le monde. Mais les responsables du festival ont du mérite d’avoir su imprimer un tel credo à une manifestation sur laquelle peu de gens misaient au début.
Alors l’autre public maintenant. Taxé d’élitiste, à juste titre, le festival ne pouvait faire dans le populaire et le grand public sans y laisser son «âme». Mais on ne peut pas non plus organiser un festival très médiatisé sans que le grand public de Fès y prenne part. Dilemme donc et la solution consiste dans un petit arrangement avec sa «spiritualité» en intégrant, à petite dose, du «people», du strass et des stars adulées par le public. Cette année, le chanteur de charme irakien Kadhem Saher – qui est à la musique sacrée ce que les déhanchements de Nancy Ajram sont à la méditation transcendantale -, a fait un tabac dans la capitale spirituelle. Les édiles et les responsables du festival ont d’ailleurs offert à la vedette «la clef de la ville» en gage
de reconnaissance. C’est énorme ! Qui autorise en fait les conseillers municipaux d’une ville, et notamment d’une cité aussi prestigieuse, à offrir, même symboliquement, la clef d’une ville à un chanteur pour midinettes parce qu’il aurait poussé la chansonnette sans passer à la caisse ? Mais bon, il paraît que c’est l’esprit de Fès qui veut ça, et seule une poignée de Fassis de souche ont la légitimité pour décider ce qui est bon ou non pour la ville! D’ailleurs, l’esprit de Fès s’appelle plutôt «Spirit of Fez» parce qu’en anglais ça a plus de gueule lorsqu’on combat l’esprit malsain, celui-là de la mondialisation. Bref, c’est cet esprit de la ville qui va, après une «phase de structuration», déboucher sur un vaste projet culturel qui fera de Fès une «ville internationale de la culture».
Dans un entretien du directeur du festival avec un journaliste qui sait manier l’encensoir – mausolée Moulay Idriss oblige – avec une dextérité de bonze (genre de première question pour annoncer la couleur et la teneur du propos : «Le festival a 11 ans cette année. Son parcours est remarquable. Quel est son apport pour la ville qui l’abrite ?» Et pour pousser le directeur dans ses derniers retranchements, la question qui tue : «Comment expliquez-vous le succès de ce festival ?») ; dans cet entretien donc on a appris que pour donner un aspect, disons concret, au projet culturel, il y a l’idée de «créer avec l’Université Al Akhawayne un institut de diplomatie interculturelle. Le but de celui-ci est d’enseigner la géopolitique des cultures et des religions à travers le monde, la gestion des affaires interculturelles et le développement des projets à caractère culturel».
Et voilà comment une ville gagne un festival, le festival gagne un esprit et l’esprit gagne à être connu par une population qui, elle, est gagnée par Kadhem Saher qui, lui, a gagné la clef de la ville. Ce bref apologue pour dire que si une ville se mord la queue à cause d’un esprit qui va plus vite que la musique, sacrée ou sucrée, c’est peut-être parce que, comme écrivait André Breton dans Nadja, «l’esprit s’arroge un peu partout des droits qu’il n’a pas».