«My body, my rights»

toucher à  la sexualité, c’est toucher au tabou par excellence, toucher au socle sur lequel repose la structure patriarcale de la société marocaine. Que resterait-il en effet de la loi des hommes (avec un petit “h”) si le corps des femmes n’était plus sous contrôle?

On ne peut s’empêcher de sourire à imaginer la tête de l’actuel ministre de la justice, Mustapha Ramid, recevant la revendication d’Amnesty international relative au droit des femmes de disposer de leur propre corps. Au-delà d’un certain nombre d’articles du code pénal jugés discriminatoires et dont l’abrogation est demandée, c’est ni plus ni moins que le droit à la liberté sexuelle que l’organisation des droits de l’homme réclame pour les Marocaines. Avouer que demander cela à un ministre Péjidiste, c’est faire pas mal dans le comique ! Pour ce 8 mars 2014, Amnesty International a lancé une campagne mondiale autour du slogan «My body, my rights» (Mon corps, mes droits). Dans le cadre de celle-ci et pour appuyer ses revendications, la section marocaine a appelé à un sit-in le 12 mars devant le Parlement. A l’heure où nous écrivions ces lignes, celui-ci n’ayant pas encore eu lieu, on ne peut dire si nos concitoyennes ont été nombreuses à répondre à cet appel. Sans grand risque de se tromper toutefois, il est aisé de présager qu’elles ne seront pas (n’ont pas été) foule à oser se mobiliser pour pareil droit. Car toucher à la sexualité, c’est toucher au tabou par excellence, toucher au socle sur lequel repose la structure patriarcale de la société marocaine.

Que resterait-il en effet de la loi des hommes (avec un petit “h”) si le corps des femmes n’était plus sous contrôle? Comme pour la question du Ramadan autour de laquelle des velléités de mobilisation ont eu lieu ces dernières années, celle de la liberté sexuelle fait consensus contre elle. A cette différence près que cette dernière porte le niveau d’hypocrisie sociale au plus haut. Elle est celle où la politique de l’autruche pratiquée est la plus ouvertement scandaleuse. Des femmes (les mères célibataires notamment) mais également des enfants (ceux nés hors mariage) en payent un prix exorbitant pendant que les hommes, eux, tirent sans peine leur épingle du jeu. Mais, en dehors du petit noyau des féministes pures et dures et des militants engagés dans la défense de toutes les libertés individuelles, il ne se trouve pas grand-monde pour monter au créneau sur ce plan-là. Pourtant, alors que les mentalités ne bougent pas, allant même en rétropédalant, la réalité, elle, avance dans le sens inverse. Les relations sexuelles hors mariage se multiplient pour la simple et bonne raison que l’âge du mariage reculant, les jeunes, malgré la puissance de la pression sociale, ont du mal à résister à l’appel des sens.

Le résultat, ce sont des rapports à la sauvette et des jeunes filles qui tombent enceintes, pratiquent des avortements clandestins au péril de leur vie ou, quand elles mènent leur grossesse à terme, soit se condamnent à l’exclusion en gardant leur enfant, soit privent celui-ci d’amour maternel en l’abandonnant. Les chiffres (plusieurs centaines d’avortements par jour, des dizaines de nourrissons jetés à la rue au quotidien) disent l’étendue des drames engendrés tant par la schizophrénie sociale que par des lois scélérates et inhumaines. Inhumaines oui car, par exemple, prendre une accouchée et son nourrisson et les jeter en prison en vertu d’un article (490) du code pénal qui prévoit des peines d’emprisonnement d’un mois à un an pour toute relation sexuelle en dehors du mariage, c’est faire fi de toute humanité ! Même si elles sont inaudibles pour longtemps encore, que des voix courageuses s’élèvent pour dénoncer cet état de fait et demander l’abrogation de ces dispositions moyenâgeuses, cela montre que la société marocaine n’est pas, ne peut pas rester, hors de son temps. Or le temps est à l’évolution des mœurs, à l’élargissement des droits et à l’affirmation d’un nouveau contrat social.

Que la revendication de la liberté sexuelle surgisse alors même qu’un ministre islamiste préside aux destinées de la justice n’est pas anodin. Les tenants de l’ordre moral se sont hissés au pouvoir mais, dans le même temps, celui-ci se craquelle de toutes parts en raison de forces tectoniques qui dépassent le strict cadre national. L’époque impose son tempo et, à moins d’ériger un glacis autour de soi, on ne peut y échapper. Est-ce à dire que la condition féminine va faire des bonds de géant ? Ne rêvons pas. Pour longtemps encore, la femme restera «el hayt leqsir», celle qui fait les frais des névroses individuelles et collectives. Ainsi de ces chiffres stupéfiants qui montrent qu’en Europe, qui se veut la terre par excellence des droits de l’homme, une femme sur trois a fait l’objet de violences ! Ou encore de cette arme de destruction massive qu’est l’usage du viol dans les zones de guerre. Là aussi, en provenance de Syrie, des témoignages à vous glacer le sang rappellent combien la situation des femmes reste sujette à toutes les ignominies dès que les équilibres sont rompus. Dans le même temps cependant, des combats aboutissent, des droits se gagnent, des espaces se conquièrent et c’est sur cette dynamique-là qu’il importe de se concentrer et de faire perdurer.