Aller voter, malgré tout

combien serons-nous, cette fois encore, à  faire le déplacement jusqu’au bureau de vote ? Qu’il s’agisse de la crédibilité en brèche de partis politiques ou du système dans son ensemble, où trouver une seule bonne raison de prendre part au jeu démocratique ? Car, pour beaucoup, il ne s’agit que de cela, d’un jeu, un jeu dont le but est d’accéder au pouvoir pour le seul intérêt personnel

La campagne électorale pour les élections communales est lancée. Les messages se multiplient pour appeler les citoyens à aller voter. On nous demande de remplir notre devoir électoral pour nous donner les élus que nous voulons. Mais, qu’il s’agisse de ces élections comme des autres, au bout du compte, à quoi tout cela me sert-il, se demande plus d’un citoyen ? A quoi bon avoir des représentants du peuple si les seuls qu’ils représentent sont leur propre personne ? Si, pour que les choses bougent, il faut, en dernier recours, que le Souverain tape sur la table. Cette année 2015 fut particulièrement rythmée par les colères royales, la dernière en date ayant été celle du 30 juillet. Le ministre des affaires étrangères fut directement interpelé. Il lui fut expressément demandé d’agir pour remettre de l’ordre dans les consulats de façon à ce que les Marocains de la diaspora soient correctement reçus et leurs affaires traitées avec diligence. En moins d’une semaine, une batterie de mesures était annoncée et l’ensemble du corps consulaire chambardé. Il a suffi que le Roi hausse le ton pour qu’aussitôt, doigt sur la couture, les responsables concernés planchent sur un plan d’action pour faire de la courtoisie, du sens du service et de l’écoute le bréviaire des agents consulaires. Comme, quelques mois plutôt, il a suffi que le courroux royal s’abatte sur la mairie de Casablanca pour que la capitale économique se transforme en un vaste chantier. Et tant pis si, en cette rentrée automnale, l’asphyxie sur le plan de la circulation la guette avec le lancement concomitant de plusieurs grands projets, l’essentiel pour les autorités de la ville étant de montrer que le message royal a bien été entendu.

Maintenant que valent tous ces plans d’action concoctés à la va-vite pour calmer le courroux royal? Dans les faits, trop souvent, c’est un peu à l’image de ces rues miraculeusement propres et fleuries lors du passage du cortège royal. Celui-ci passé, les fleurs se fanent et les nids de poule refont leur apparition. Latifa, Marocaine de France, en a fait récemment l’expérience. Alors que le discours du Trône appelant à réserver un bon accueil aux MRE vient d’être prononcé, elle perd à Rabat tous ses papiers d’identité. Pour les refaire, il lui faut d’abord déclarer leur perte au commissariat. Latifa se rend donc au poste de police de son quartier, pensant régler prestement cette démarche. Sauf que, pendant trois jours, elle est renvoyée de bureau en bureau sous des prétextes plus fallacieux les uns que les autres. On la fait attendre, lui demande de revenir le lendemain, lui explique que non, ce n’est pas là, que s’il faut ceci…, bref le cauchemar. Elle en ressort si écœurée qu’elle renonce à redemander un nouveau passeport marocain et se rend directement au consulat de France pour refaire ses documents français. Là, elle est reçue poliment. Son dossier traité sur le champ, elle est informée que son nouveau passeport lui sera délivré dans la quinzaine à venir. «J’ai vécu», souligne-t-elle avec amertume, «la différence entre un Etat de droit et un Etat de passe-droit».

Les élections communales sont donc pour bientôt. Mais, malgré l’appel royal, combien serons-nous, cette fois encore, à faire le déplacement jusqu’au bureau de vote ? Qu’il s’agisse de la crédibilité en brèche de partis politiques ou du système dans son ensemble, où trouver une seule bonne raison de prendre part au jeu démocratique ? Car, pour beaucoup, il ne s’agit que de cela, d’un jeu, un jeu dont le but est d’accéder au pouvoir pour le seul intérêt personnel.

La société marocaine actuelle pâtit de deux manques cruels : la conscience et le sens de l’intérêt général. Cela se ressent à tous les échelons et dans tous les domaines, dans le politique comme dans la vie professionnelle. On perd une énergie épouvantable à dealer avec l’un, à essayer de ne pas se faire avoir par l’autre, toujours sur ses gardes en se demandant d’où viendra le prochain coup. Pour retrouver un climat sain et des relations sereines avec des gens propres dans leur tête, il faut quitter les grands centres, s’enfoncer dans le Maroc profond là où on fonctionne encore à la «kelma» et où l’appât du gain n’a pas eu raison du lien social.

Pourtant, dans le même temps, il n’y a pas d’autre choix. Il n’y a pas d’autre choix que d’aller voter. Que de continuer à miser sur le processus démocratique pour transformer le système. Même si, pour l’heure, on en est encore à ce stade infantile où il faut une grosse colère d’en haut pour que ces représentants que nous nous donnons remplissent leurs obligations.