«Liberté, égalité, hilarité !»

Il est de l’intérêt de tous de jouer ensemble, mais chacun dans son rôle, cette partition qui introduit l’œuvre démocratique et patriotique, car, comme disait Victor Hugo, «la démocratie, c’est la grande patrie».

Ce matin, un doux soleil se lève sur une ville qui peine à se réveiller. Des chaises renversées sur des tables éparses sur une terrasse de café mal balayée laissent entendre que l’ouverture va être tardive. Seul un marchand de journaux à la sauvette, bougon et mal rasé, s’évertue à couper les ficelles des paquets afin d’étendre les informations dites du jour, mais en fait, de la veille et de l’avant-veille, de nombreuses publications en arabe, en français et en tifinagh ainsi que des hebdos dont les couvertures exhibent, au choix : des poilus, des généraux, un gars arborant un bouc, le Roi et son père, les conseillers du Roi. D’autres couvertures barrées de gros titres énervés et prophétiques promettent un sombre avenir pour l’économie, la croissance, le Sahara, l’agriculture… Même un quotidien, quasi officiel et pas anxiogène pour un sou, fait la gueule dès le matin avec un titre énervé sur on ne sait quelle association de bienfaisance et ses dirigeants qui auraient mangé le pain des orphelins. Bref, malgré ce doux soleil printanier inondant une enfilade de palmiers au pied desquels poussent des fleurs de toutes les couleurs, le fond de l’air semble tirer vers la grisaille.
On imagine la tête d’un visiteur qui débarque pour la première fois dans le pays par ce beau matin de printemps. Pour peu qu’il jette un œil sur les titres étalés et c’est un touriste déprimé de plus dans les statistiques et les taux du non-retour qui font paniquer l’Office du tourisme. Mais vous me direz qu’on s’en fout, que la liberté d’expression est un indicateur de la démocratisation du pays et que d’ailleurs nombre d’institutions nous épinglent pour un déficit à ce niveau… On nous reproche aussi d’autres carences : pauvreté, corruption, mauvaise gouvernance, justice aux ordres et autres tares politiques et sociales. Et puis, un touriste intelligent et qui se respecte ne voudrait pas venir se balader dans un pays où l’on ne garantit pas une vie décente à tous les autochtones.
Voilà donc un débat sur le meilleur moyen d’informer sur la réalité du pays. Faut-il ne voir que ce qui ne va pas, en exagérant le trait, en enfonçant le clou et en obscurcissant l’horizon ? Tout journaliste qui se fait une idée supérieure de l’exercice de son métier devrait se poser cette question sans pour autant renier ce qui fait l’essence de cette profession. On lit de tout dans nos journaux et sans doute faut-il s’en féliciter. Mais est-ce le rôle de la presse de pousser sur la touche une classe politique à bout de souffle, en génuflexion et sous perfusion politique ? Il n’est pas dans la nature de la presse, dans une logique démocratique, de se transformer en espace d’intermédiation ou de se substituer à la classe politique. Seulement voilà : comment et pourquoi en est-on arrivé à ce jeu de rôle, et par quelle mise en scène les partis politiques se sont-ils transfigurés en vagues comparses dans une pièce inaudible et ubuesque ? Seuls les souffleurs tapis dans la fosse connaissent la réponse. Et encore, ricanent les persifleurs.
Une démocratie, même en construction, et surtout en construction, se consolide par le débat contradictoire entre les acteurs de la vie politique. Feindre de l’ignorer ou vouloir y accéder en prenant des chemins de traverse, c’est aller à contre-courant de l’histoire des idées et de celle de l’humanité. La presse, quant à elle, ne saurait jouer son rôle naturel si les règles du jeu démocratique ne sont pas clairement définies pour tous. Dans l’histoire des médias, il n’est pas d’entreprise développée, ni de titre durable hors d’un espace démocratique. Il est donc de l’intérêt de tous de jouer ensemble, mais chacun dans son rôle, cette partition qui introduit l’œuvre démocratique et patriotique, car, comme disait Victor Hugo, «la démocratie, c’est la grande patrie». Bien sûr, on trouve encore dans la mémoire de nombreux citoyens le souvenir du vocable «patriotisme» chargé de cette notion aux relents dictatoriaux et qui signifiait «soumission» et «résignation» aux oukases au nom d’une certaine conception de la patrie. A une époque, pas si lointaine, on désignait alors les gens d’«anti-patriotes» lorsqu’ils n’étaient que des opposants éclairés ou déclarés, voire parfois seulement des gens qui entretenaient en catimini une certaine capacité d’indignation. Mais quoiqu’on en dise, l’histoire ne saurait se répéter même s’il y a des jours où l’on entend comme des redites. C’est justement ce jour-là, dès le matin, lorsqu’un doux soleil se lève sur une ville qui peine à se réveiller, qu’il faudrait, au lieu d’étaler toute cette sinistrose sur les trottoirs, éclaircir l’horizon, éclater d’un grand rire et œuvrer ensemble pour cette grande patrie qu’est la démocratie, qu’est la vie…