«Le bien ne fait pas de bruit»

Il ne se passe pas un mois sans que telle publication ne mette en exergue un sondage d’opinion sur les attentes des gens. Les jeunes, les pauvres,
les ruraux et les citadins sont sondés
à  toutes les sauces ; jusqu’à  des organismes étrangers qui viennent farfouiller dans nos entrailles politiques, chercher si on a des idées derrière la tête, si nos croyances, nos opinions et nos intentions sont bonnes, mauvaises,
ou… «sans réponse».

On entend souvent dire de telle personne qu’elle ne fait pas de bruit lorsqu’il faut comprendre qu’elle ne la ramène pas. En clair, cette personne ne crie pas sur les toits qu’elle est géniale. Lorsqu’on est un génie, faut-il le rappeler ?, on doit être le dernier à  s’en apercevoir. Le thème du bruit est aussi vaste que son contraire, le silence. Mais quand le mot bruit devient un instrument de mesure ou un indice de performance, on se dit que le thème est décidément inépuisable. Les marchands du vent n’ont pas tardé à  lancer une OPA sur le bruit dont on a transformé les fameuses unités de mesure, «décibels», en UBM (unité de bruit médiatique). C’est, selon la définition donnée par Le Figaro dans sa rubrique «Médias Publicité», «un indice composite qui intègre le volume d’informations consacrées dans les médias à  un sujet (en espace et en durée) et le nombre de téléspectateurs, de lecteurs ou d’auditeurs âgés de 15 ans et plus susceptibles d’avoir été exposés à  cette information». On ne s’expose plus aux décibels mais aux UBM qui livrent des scores par milliers, lesquels font de la personnalité ou de l’événement mesurés l’homme, la femme ou le sujet le plus évoqué et donc la vedette des foules. Lorsqu’on sait que l’essentiel pour certaines personnes est que l’on parle d’elles, en bien comme en mal, on peut imaginer l’engouement pour cette unité de mesure qui flatte l’égo. On aurait pu tout aussi bien l’appeler «égomètre», instrument de mesure qui donne la distance exacte entre l’égo et l’éphémère mousse médiatique. Le tout-à  l’égo, en somme.

Restons dans le bruit médiatique et le vacarme politique des instruments de mesure de l’opinion, dont les sondages sont en passe de devenir un mode de scrutin. Même dans des pays comme le nôtre, qui ambitionne de passer de la transition démocratique à  l’exercice normal de la démocratie, les sondages vont, si l’on n’y prend garde, nous épargner d’aller voter. Il ne se passe pas un mois sans que telle publication ne mette en exergue un sondage d’opinion sur les attentes des gens. Les jeunes, les pauvres, les ruraux et les citadins sont sondés à  toutes les sauces ; jusqu’à  des organismes étrangers qui viennent farfouiller dans nos entrailles politiques, chercher si on a des idées derrière la tête, si nos croyances, nos opinions et nos intentions sont bonnes, mauvaises ou sans réponse. Bref, tout le monde veut savoir qui nous sommes, d’o๠nous venons et o๠nous allons. On a parfois envie d’en rire et de répondre, en paraphrasant l’humoriste Pierre Dac, si souvent cité ici : «Je suis moi, je viens de chez moi et j’y retourne». Mais l’affaire est sérieuse et tout ce qui est sérieux exige quelquefois des arguments à  l’avenant. On laissera donc la parole à  un expert, auteur de plusieurs ouvrages de sciences politiques et professeur à  l’Institut des Etudes politiques à  Paris, Jean Charlot, pour dire quelques mots de sagesse et même de bon sens : «La démocratie d’opinion, si l’on entend par là  une sorte de “sondocratie”, est un mythe. L’offre politique ne peut se calquer sur la simple demande électorale. La responsabilité ne se partage pas. Il reste que, dans un système de gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, rien n’est plus dangereux pour les élites politiques que de se couper du peuple en lui prêtant leurs propres discours». Condescendants et souriants, les gens avisés d’ici diront, bon, ce M. Charlot parle bien et plus sérieusement que ton M. Dac, mais, au Maroc, nous n’en sommes pas encore là . C’est vrai, mais comment expliquer alors cet emballement médiatique à  chaque sondage d’opinion dont les résultats finissent en manchettes de journaux et en gros titres ? Un exemple tout récent, qui laisse perplexe et pourrait résumer la spécificité marocaine en matière de sondage d’opinion : «80 % voteraient pour une femme». C’est une «Ségolénite» (effet Ségolène Royal) aiguà« qui est en train de faire des ravages au sein de la population sondée et trop exposée aux UBM via les chaà®nes françaises. C’est grave docteur ? Non, rassure l’expert en tout, surtout que la première valeur pour les Marocains, selon le même sondage, c’est la baraka. Alors, une femme, et si en plus elle a la baraka, c’est le jackpot. Vous n’allez peut-être pas le croire, mais nous sommes très nombreux à  croire à  la baraka et à  «ridat al walidine» (bénédiction des parents) et à  bien d’autres valeurs qui sont souvent universelles, mais encore faut-il que les sondeurs y croient aussi, sans faire de bruit et pour faire le bien de tous. Car, comme dirait tout simplement un sage, «le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit»