«Lahbel, mni tay tqattaà¢Â»

la vie peut se moquer cruellement. Pour peu que la corde se rompe et nous voilà  partis en quenouille. Comment, parfois, ne pas avoir le sentiment de n’être au final qu’une marionnette retenue et actionnée par des fils qui, lorsqu’ils se relà¢chent ou cassent, font s’effondrer l’édifice ? A quoi cela tient-il, de vivre ? Et qu’est-ce que «vivre», finalement ?

Depuis combien de temps pointe-t-il à la même place ? Cela doit se chiffrer en mois, que dis-je, en années. Au feu rouge de cette intersection, il promène sa dégaine entre les voitures arrêtées, se cassant en deux devant les automobilistes, mains jointes et lèvres suppliantes. La constance de sa présence en devient pénible pour qui emprunte quotidiennement ce trajet car, à chaque arrêt, il faut subir ses quémandes. Parfois, pendant plusieurs jours d’affilée, il disparaît. On se prend à penser que, peut-être, enfin, il s’est trouvé un travail pour gagner sa vie dignement. Car l’homme n’est ni fou, ni vieux, ni malade. Grand de taille, son physique de sportif donne à penser qu’il est capable d’assumer n’importe quel labeur. Il a même  (ou plutôt avait) belle allure certains jours, les aïds où il se drapait d’une gandoura blanche ou quand un jean cintré mettait en valeur son corps athlétique. Mais, au fil du temps, la silhouette a perdu de sa prestance. Sous l’effet de l’alcool, les traits du visage se sont alourdis et les épaules se sont avachies. L’homme donne encore le change mais, vraisemblablement, plus pour très longtemps encore.

Question à deux sous : Pourquoi, plutôt que d’aller se chercher un emploi, cet individu mendie-t-il ? «Je n’en trouve pas», essaie-t-il de vous convaincre quand, lassé de le voir penché à votre fenêtre, vous l’interpelez dans ce sens en lui disant qu’il n’est pas admissible qu’un gaillard aussi robuste tende la main. Et de se demander ce qui peut bien se passer dans sa tête pour choisir de demeurer dans cet état d’indignité ? Qu’est-ce qui peut faire que celui-ci mendie sans l’ombre d’une fausse honte quand celui-là, au coin de la rue d’à côté, gagne sa vie avec un étal de fortune en préparant des sandwichs aux œufs durs vendus trois fois rien à aussi pauvres que lui ?

Quelques centaines de mètres plus loin, toujours dans ce même quartier, un autre naufragé de la vie occupe le paysage. Lui aussi est un habitué du bitume sauf que ses apparitions sont plus ponctuelles et qu’il ne s’agit pas d’un mendiant. Quand vous savez qu’il fut un temps où cet homme travaillait comme graphiste et disposait d’une fiche de paie, lui, par contre, vous ne pouvez le croiser sans un pincement au cœur. Lâchement, il peut même vous arriver de détourner le regard et faire celui ou celle qui ne l’a pas vu(e). Le visage mangé par une barbe grisonnante, une capuche rabattue sur la tête, il reste accroupi, immobile, au beau milieu du carrefour. Devant lui, une peinture monochrome qui attend un hypothétique acheteur. Est-ce la même toile ou son pinceau reproduit-il constamment  les mêmes formes ? A chacun de ses retours, que des périodes plus ou moins longues espacent, seules les couleurs du tableau changent. Aurait-il, comme tant d’autres peintres du dimanche, squatté un bout de trottoir pour y monter son exposition personnelle, on ne se poserait pas de questions.

Mais là, au milieu du carrefour, avec une seule et même toile, ce n’est pas son œuvre que cet homme veut exposer mais son être. Son être jeté à la dérive, son être qui a perdu pied et qui ne sait comment remonter à la surface. Voyez-moi, nous crie-t-il en nous jetant sa détresse à la figure, voyez ce que je suis devenu, moi qui ai été comme vous, qui, comme vous, ai eu une vie «normale» avec un lever le matin pour aller au bureau et un retour le soir à la maison.

«Tqattaâ bia lahbel», dit-on si justement dans notre merveilleuse darija. La formule exprime à la perfection les situations de ce type. Pour peu que la corde se rompe et nous voilà partis en quenouille. Tous tant que nous sommes ! «Denia tadhak âlina», aiment à rappeler les braves gens. Oui, la vie peut se moquer cruellement. Comment, parfois, ne pas avoir le sentiment de n’être au final qu’une marionnette retenue et actionnée par des fils qui, lorsqu’ils se relâchent ou cassent, font s’effondrer l’édifice ? A quoi cela tient-il, de vivre ? Et qu’est-ce que «vivre», finalement ?