«Imarat Yacoubian»

«Une gifle» : le mot est fort mais de circonstance. C’est bien le sentiment que l’on a quand, les lumières rallumées, on émerge de la plongée de trois heures dans le monde de l’immeuble Yacoubian, vestige défiguré du Caire cosmopolite des années 50. «Ce film est une gifle dont l’Egypte et le monde arabe avaient bien besoin». La jeune actrice tunisienne Hind Sabri, interprète de la belle et pauvre Boussaïna dans Imarat Yacoubian, dit vrai. Son propos sonne d’autant plus juste quand, dehors, la folie kamikaze a pénétré le quotidien et qu’il faut apprendre à vivre avec la perspective de bombes humaines rôdant autour de vous et prêtes à tout moment à la déflagration. Dans le contexte des derniers événements survenus à Casablanca, si l’on veut saisir ce qui se passe autour de soi, il est impératif d’aller voir Imarat Yacoubian. Après, on ne dort pas d’un meilleur sommeil, mais on comprend mieux.

Imarat Yacoubian a d’abord créé l’évènement en librairie, en tant que livre. En l’espace de quelques mois, les ventes culminent à plus de 100 000 exemplaires, alors qu’il s’agit d’un premier roman. Alaa El Aswany, l’auteur, est égyptien et son écriture s’inscrit dans la droite ligne de celle du grand maître, Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature disparu il y a quelques années. Du fait de son succès autant inattendu que considérable, le livre est aussitôt porté à l’écran avec, dans le rôle principal, Adel Imam, l’idole égyptienne, entouré d’une brochette de stars. Le film enregistre un million et demi d’entrées au Caire avant de tenir l’affiche à Paris où la critique se fait unanime pour saluer le talent et le courage du réalisateur, Marwan Ahmed, qui signe lui aussi son premier long métrage.

Imarat Yacoubian fait partie de ces œuvres qui vous placent un miroir impitoyable sous les yeux et vous obligent à regarder en face la réalité qui est la vôtre. L’Egypte n’est pas le Maroc, mais on ne peut sortir du film sans faire le parallèle avec les maux qui rongent notre propre société. Au départ, Taha était un jeune homme comme les autres, amoureux et rêvant d’une vie honorable. Il voulait être policier, Taha, et c’est tout fringant dans son beau costume neuf qu’il se présenta à l’examen. Tout alla bien jusqu’au moment où l’examinateur lui demanda la profession de son père. Portier, répondit-il. A partir de là, tout a basculé. Et l’examen, et sa vie.

L’association d’idées est immédiate : à quel moment, ne peut-on s’empêcher de se demander, le sort de ces jeunes qui se sont fait exploser successivement à Casablanca depuis le 11 mars a-t-il été définitivement scellé ? Dans le film, Taha, parce qu’il est né du mauvais côté de la vie, est pris dans un engrenage implacable. A la base de cette dérive, un bateau social qui prend l’eau de toutes parts et qui avance sans cap, laissant à quai le plus grand nombre, notamment parmi la jeunesse.

On ne sort pas indemne de cette fresque sociale qui, à travers le microcosme constitué par les habitants d’un immeuble du centre-ville cairote, dresse le portrait sans fard de l’Egypte moderne, L’immeuble Yacoubian est une fiction, mais le ton y est si juste, les personnages si criants de vérité qu’il vous fait toucher du doigt la logique de la spirale infernale en action dans le monde arabe. A côté de Taha, le jeune islamiste, évoluent Boussaïna, obligée de supporter la lubricité de son employeur pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs ; Zaki, le vieil aristocrate déchu; Hatem, l’homosexuel amoureux d’un paysan nubien ; Azzam, le cireur de chaussures devenu Azzam Bacha par la grâce de trafics en tout genre …

La misère des uns renvoie à la cupidité des autres. La corruption s’épanouit à l’ombre du chapelet dont on égrène les grains en comptant les billets. C’est le règne de l’injustice organisée et des mafias politiques. Le sexe y est lubrique, d’autant plus présent qu’il est frappé d’interdit. Où que se meuvent les personnages, ils butent sur la déliquescence d’un système qui tourne en roue libre.

Cette comédie humaine est mise en scène sans emphase ni effet de manche. La caméra sait même, par moment, se faire tendre, comme pour nous rassurer, comme pour nous dire que «tout n’est pas perdu». Tout n’est pas perdu mais le bateau est ivre. Comment, dans une mer démontée, réussir à en redresser le gouvernail? Toute la question est là.