Adieu, princesse

Le décès de celle qui fut le premier porte-drapeau de l’émancipation féminine au Maroc nous ramène à  ces années de protectorat et à  la vision que les figures de proue du combat nationaliste avaient alors de l’évolution de leur société. La mort d’une grande figure que fut, pour toute une génération de Marocains, la princesse Lalla Aïcha nous rappelle comment en ce temps-là  s’approchait la modernité dans son rapport à  l’islam.

Elle avait 81 ans quand elle s’est éteinte ce 20 août 2011. Mais, pour beaucoup de Marocains, ceux surtout du Maroc sous Protectorat, elle a toujours eu 17 ans. L’image conservée  d’elle par l’histoire, celle qui a pris place dans les livres, est en effet celle d’une jeune fille, vêtue d’un tailleur bleu, avec, sur la tête, un léger voile blanc auréolant une chevelure largement découverte. Et, à la main, des feuilles et un micro. Nous sommes le 11 avril 1947. Pour la première fois, une Marocaine s’affiche et s’exprime en public, dévoilée. Et c’est elle, la fille aînée du Sultan, la princesse Lalla Aïcha. La veille, son père, feu Mohammed V avait prononcé son fameux discours de Tanger où, pour la première fois également, il a ouvertement évoqué la question de l’indépendance du Maroc. La princesse parla aussi de libération nationale mais c’est surtout sur une autre émancipation qu’elle axa son propos : celle de ses consœurs, les femmes marocaines. Insistant sur l’importance de leur scolarisation, elle appela les parents à les envoyer à l’école. Pour ce faire, elle cita en exemple le Sultan qui l’avait faite s’instruire en arabe et dans les langues étrangères. Son discours, mais surtout sa tenue, firent manquer s’étrangler une assistance composée pour l’essentiel d’étudiants en sciences islamiques et de leurs enseignants. Les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux et les vieux manquèrent d’avaler leur barbe. C’était le scandale. Le Sultan Mohammed V et sa fille avaient à peine quitté Tanger que le mendoub de la ville, Mohamed Tazi, donnait ordre de faire arrêter toute Marocaine qui s’amuserait à vouloir imiter la princesse, à savoir sortir dévoilée. Quelques années plus tard, en 1950, le pacha de Marrakech, Thami El Glaoui, rayait du barreau de la ville et exilait à Agadir un avocat nationaliste qui avait eu l’outrecuidance de vouloir faire un cortège de mariage à l’occidentale et sortir sa femme en robe blanche, donc «nue». L’impudent s’appelait Maître Bachir Taarji. C’était mon père.

Le décès de celle qui fut le premier porte-drapeau de l’émancipation féminine au Maroc nous ramène à ces années de Protectorat et à la vision que les figures de proue du combat nationaliste avaient alors de l’évolution de leur société. Ces derniers avaient bien compris qu’il ne pouvait y avoir d’émancipation sociale sans émancipation féminine. L’auteur du discours du 11 avril 1947 serait Mehdi Ben Barka lui-même. Mais le plus formidable dans l’affaire est que cette approche avant-gardiste se retrouvait également chez certains hommes de religion. Ainsi du fqih Mohamed Belarbi Alaoui. Ministre de la justice de 1936 à 1944, Cheikh Al Islam, comme on l’appelait, représentait la plus haute autorité morale à l’époque. Or, c’était cet homme qui, prenant son bâton de pèlerin, accompagnait la princesse dans le combat en faveur de la scolarisation des filles. En effet, à la fille aînée du Sultan, on ne s’est pas contenté de faire prononcer un discours. On l’envoyait dans les familles de notables pour les convaincre d’instruire leurs filles. Avec, pour chaperon, Belarbi Alaoui. A quelqu’un qui s’indignait qu’on veuille dévoiler les femmes, le fqih eut cette réplique fameuse «hijabou el maraa aouratouha» (le hijab de la femme est sa pudeur), expliquant déjà à l’époque que ce n’est pas un bout de tissu qui fait la bonne musulmane ! Ou cette autre quand on lui expliqua qu’il ne saurait être question pour un père de montrer sa fille : «Et celle-là, rétorqua-t-il, en désignant la petite servante qui faisait le service, on peut la voir ?».

La mort d’une grande figure que fut, pour toute une génération de Marocains, la princesse Lalla Aïcha – on la vit sur la lune au même titre que son père et son frère ! -nous rappelle comment en ce temps-là s’approchait la modernité dans son rapport à l’islam. Et donc le statut des femmes. En ces temps-là, on entendait moderniser l’islam. Soixante ans après, on s’évertue à islamiser la modernité. Hier, une sommité religieuse, née à la fin du XIXe, apportait sa caution au dévoilement des femmes. Et l’appliquer à sa propre fille. Aujourd’hui, des analphabètes en religion, comme dans le reste d’ailleurs, imposent l’idée qu’une femme ne saurait complaire à Dieu sans se dissimuler sous des mètres de tissu. Partout, à l’aube du XXe siècle, à travers le monde musulman, des pionnières (Hoda Sharawi, Egypte, 1927) épaulées par des hommes avant-gardistes, s’étaient battues pour gagner, à côté des autres droits, celui de se promener tête nue. Face à la régression, sur cette question comme sur tant d’autres, à laquelle on assiste aujourd’hui, beaucoup doivent se retourner dans leur tombe.