A quand l’indifférence à  la différence ?

Les règles de la démocratie impliquent que, en tant que citoyens d’un pays, les musulmans jouissent de tous les droits y afférents. En réalité, pour ce faire, il est attendu d’eux qu’ils occultent leur différence religieuse.

En pleine crise financière, alors que tous les regards étaient braqués sur le yoyo des cours de la Bourse, en France, une affaire a fait diversion par la tempête qu’elle a créée : les sifflets contre la Marseillaise, le 14 octobre, au Stade de France, lors du match de foot France-Tunisie.

Depuis des semaines, en sa qualité de président de l’UE, l’essentiel de l’activité de Nicolas Sarkozy était porté sur le front international. Avec ses pairs, il tentait de ramener à la normale un système monétaire pris de folie. Les huées du Stade de France lui ont fait réintégrer très vite son costume de président de la République française. Après avoir exprimé son indignation et sa colère, il convoquait dès le lendemain de ces incidents le président de la Fédération française de football.

La réunion visait la prise de mesures pour que de tels outrages à l’hymne national ne se reproduisent plus à l’avenir.
Les décisions sont vite tombées. Sitôt la rencontre terminée, il était annoncé que tout match lors duquel la Marseillaise serait sifflée serait «immédiatement arrêté», les ministres présents devant quitter le stade.

Par ailleurs, la présence de caméras dans le stade aiderait à repérer les auteurs de ces inconduites. Sur le plan pénal, siffler la Marseillaise est un délit passible de 7 500 euros d’amende et de six mois d’emprisonnement. De tels incidents n’en étaient cependant pas à leur première édition. Pour ce qui est des rencontres avec le Maghreb, l’hymne national français fut sifflé en 2001, lors d’un match amical France-Algérie, puis, plus récemment, en 2007, au cours d’un match France-Maroc.

Mais, comme le rappelait l’ambassadeur de Tunisie, en appelant à «éviter les amalgames», les sifflets ont pu aussi, par le passé, être franco-français. Ainsi, en 2002, Jacques Chirac avait-il momentanément quitté le Stade de France, la Marseillaise ayant été sifflée par des Bastiais, avant la finale de la Coupe de France Lorient-Bastia.

Les incidents du 14 octobre ont aussitôt relancé le débat politique sur l’intégration des populations issues de l’immigration, nombreuses en Seine-Saint-Denis, département qui abrite le stade. Au Parti communiste, on a évoqué des gens qui «ne se sentent pas bien chez nous», tandis que le MRAP (mouvement contre le racisme) s’est inquiété d’«une déchirure» au sein de la société française. L’extrême-droite, pour sa part, par la bouche de l’inoxydable Jean-Marie Le Pen, a fustigé l’«échec» de «l’intégration de masses étrangères à notre culture».

Ces incidents, à l’heure où la mondialisation des économies menace d’entraîner dans un même naufrage l’ensemble de la planète, rappellent à contrario combien la question de l’identité nationale reste une question sensible. On se serait attendu à ce que la transformation du monde en un vaste «village planétaire» dépassionne le sujet, chacun d’entre nous devenant, en un certain sens, un citoyen du monde. Or, on assisterait plutôt à un repli frileux sur les clochers.

A l’heure où le processus identitaire est en mouvement constant, avec une superposition de strates culturelles qui peinent à se fondre l’une dans l’autre, on attend de ces identités qu’elles se réduisent à une seule de leur dimension et ce, pour répondre à une conception étriquée du national. Huer la Marseillaise exprime le dépit et la rancœur ressentis à l’égard d’un pays qui vous a peut être donné ses papiers mais pas sa reconnaissance. Ou plutôt qui n’a pas voulu vous reconnaître (suffisamment) dans ce qui fait votre différence.

Le concept d’intégration est relativement récent dans le discours politique français. Longtemps, par rapport aux communautés étrangères installées sur son sol, le France a été dans une démarche assimilationniste. Pour espérer se faire accepter, l’étranger devait se délester de tout ce qui renvoyait à sa culture d’origine.

Depuis, la terminologie a évolué. On ne parle plus d’assimilation mais d’intégration, ce qui implique la reconnaissance et le respect de la différence. Mais, dans les faits, la mentalité assimilationniste n’a pas lâché prise, notamment sur le plan de la différence religieuse. Si les immigrés en provenance de pays de culture judéo-chrétienne comme l’Italie, l’Espagne ou la Pologne se sont, à plus ou moins brève échéance, fondus dans le tissu social français, il n’en va pas aussi aisément pour les personnes originaires du Maghreb.

Leur qualité de musulman en est la principale cause. Pendant les premiers siècles de l’Islam, il s’est posé à celui-ci la nécessité d’absorber des peuples nouveaux. La dynamique de la conversion s’étant arrêtée, il a fallu donner leur place aux non-musulmans dans la cité musulmane. L’instauration de la dhimma a institutionnalisé les rapports avec les gens du livre, les juifs et les musulmans. Ces derniers bénéficiaient d’une protection et étaient autorisés à pratiquer librement leur culte dès lors qu’ils payaient la jizaya (capitation) et qu’ils faisaient acte de soumission.

Non seulement reconnue, leur différence se devait de s’afficher à travers un certain nombre de signes extérieurs. Mais la contrepartie est que, infériorisés par rapport aux musulmans, ces dhimmis ne jouissaient pas d’un statut de citoyen à part entière. Aujourd’hui, on assiste à une inversion de situation, les musulmans nouant avec le statut de minoritaires.

Les règles de la démocratie impliquent qu’en tant que citoyens d’un pays, ils jouissent de tous les droits y afférents. La réalité vécue montre cependant que pour ce faire, il est attendu d’eux qu’ils occultent leur différence religieuse. Affirmation de la différence mais non citoyenneté dans un cas, citoyenneté au prix de l’occultation de la différence dans l’autre, à quand donc, enfin, l’indifférence à la différence ? Il sera alors peut être possible d’espérer vivre sans se siffler les uns les autres.