A la recherche du temps qui nous sépare

On a le sentiment non plus d’une société mais de plusieurs sociétés évoluant en parallèle. La faiblesse des passerelles rend le passage de l’une à l’autre particulièrement problématique.
Que faire pour briser la glace, pour remettre un peu de liant dans ce corps devenu si sec ?

On le sait tous, n’est-ce pas, que les temps changent. Que le temps d’hier, celui que chacun d’entre nous porte au creux de sa mémoire, n’est plus, qu’il s’est lentement dissous pour laisser place à un temps d’aujourd’hui dont les traits se font parfois si étranges que l’on peine à s’y retrouver. Embarqué dans le train du quotidien, on suit sa route sans trop se poser de questions, concentré sur les bornes qu’il faut atteindre puis passer pour à nouveau se focaliser sur celles qui suivent. A croire que la vie n’est que cela, une interminable course de sauts d’obstacle à laquelle, quoique l’on fasse, l’on se trouve condamné. Elle ne se présente comme un long fleuve tranquille que pour quelques bienheureux qui, du temps, font abstraction et maîtrisent l’art de se fondre dans la plénitude de l’instant. Hier, quand le temps n’était pas «de l’argent», on les croisait sans peine dans l’ombre d’un atelier, mettant tout leur être dans l’ouvrage auquel leurs doigts donnaient forme, on les retrouvait dialoguant en silence avec l’infini le regard perdu dans l’horizon ou simplement se repaissant de la chaleur bienfaisante du soleil. Aujourd’hui ces êtres-là se font rares non parce que l’essence des choses est devenue autre mais parce que nous sommes devenus autres. Plus prolétaires de la vie qu’invités du monde, plus avides d’immortalité que soucieux d’éternité, on s’obstine à courir après des mirages qui s’évanouissent sitôt atteints. Or, on a beau s’évertuer à le repousser, le temps est un coureur qui, toujours, vous rattrape. Et, en passant, il vide votre besace de ses pépites les plus précieuses. Ce voleur-là est fort sournois car ses larcins sont d’abord invisibles. Longtemps, il n’y paraît rien. Et puis, à un moment donné, le fait émerge au grand jour.
Certaines évolutions ne manquent pas d’inquiéter. Ainsi par exemple de la perte d’un certain liant social, ce liant qui fait que l’on se sent tous appartenir au même ensemble. Qu’ils aient été riches ou pauvres, nos grands-parents vivaient côte à côte, dans une cohésion sociale forte. Actuellement, un cloisonnement de plus en plus marqué affecte les différentes catégories sociales. On a le sentiment non plus d’une société mais de plusieurs sociétés évoluant en parallèle. La faiblesse des passerelles rend le passage de l’une à l’autre particulièrement problématique. En témoigne le rejet ressenti par cette quadragénaire partie se promener «derrière les planches», un lieu qu’en tant que jeune fille elle avait pourtant longtemps fréquenté. «Je n’y étais plus retournée à Bab Marrakech depuis des années. Adolescente, j’adorais me rendre avec mes amies à la rue du Commandant Provost. Là, en y revenant, j’ai eu un choc. J’ai retrouvé la même ambiance mais le regard porté sur moi a radicalement changé. L’accueil des commerçants est devenu très froid. Tout dans leur attitude me disait que je n’étais pas à ma place, que je n’avais rien à faire là, que j’étais “une bourgeoise” qui devait retourner et rester dans son monde». A Bab Marrakech, nous sommes au cœur de Casablanca et non pas dans une de ses lointaines périphéries. C’est dire combien la fragmentation sociale se développe. Pour la palper, il suffit juste de tendre l’oreille autour de soi. Le mépris de certaines réflexions émises à l’égard d’un autre qui est son propre concitoyen ne laisse pas d’inquiéter. Son pendant, on le retrouve justement dans la froideur du commerçant de Bab Marrakech vis-à-vis de la «bourgeoise». Et, à l’extrême de l’extrême, dans la révolte des exclus de ces no man’s land que l’on découvre après coup, quand il est déjà trop tard.
Est-ce ce Maroc-là que nous voulons pour nos enfants ? Certainement pas ! Mais que faire ? Que faire pour briser la glace, pour remettre un peu de liant dans ce corps devenu si sec ?
Peut-être commencer par «oublier» de temps à autre d’actionner systématiquement la commande de blocage des portières quand on est en voiture ! Autour de soi, il n’est pas que des gredins et des filous. Le seul grand voleur, c’est ce temps qui s’enfuit mais, celui-là, nul ne peut rien contre lui.