« Flous lahlal ou flous lahram »

Ayant rempli la petite pochette de serghina, l’homme la ferma avec soin
et nous la tendit. Pour 40 DH de serghina,
il avait délaissé ses autres clients, plus soucieux de parfaire
sa préparation en bavardant avec nous que de multiplier les ventes.

C’est le hasard qui nous a conduits jusqu’à sa boutique, une minuscule échoppe que rien ne distinguait des autres. Nous nous trouvions à Fès, à quelques encablures de la mosquée Moulay Driss. Dans cette partie de la médina, les lieux ont conservé leur grâce d’antan. Une barre en bois indique l’entrée dans le périmètre saint.
Là s’arrête l’invasion des produits manufacturés qui, partout ailleurs, défigurent tristement la vieille cité. La lumière jaune des loupiotes allumées en plein jour, le calme et la propreté de la rue, l’odeur diffuse de l’encens, tout contribue à distinguer l’atmosphère ambiante du capharnaüm qui sévit à deux pas. Comme rendue à elle-même, Fès renoue avec son vrai visage.
Le désir de ramener un peu de baraka d’Moulay Driss, nous fit faire une halte devant les petites boîtes de serghina exposées à l’avant des échoppes. Et c’est ainsi que nous l’avons rencontré. Boutonné jusqu’au cou et la gandoura impeccable, toute sa mise respirait le net. Etions-nous pressés s’enquit-il ? Non. «Très bien, a-t-il alors répondu, pour le même prix, je vais vous faire une préparation spéciale qui sera bien meilleure».
Sa proposition acceptée de bon cœur, l’achat qui devait s’effectuer en quelques minutes s’étendit sur un bon quart d’heure. Avec un plaisir évident, notre homme entreprit de mélanger ses ingrédients. Au fur et à mesure, il nous les nommait. Et, entre une poignée de serghina, une pincée de mesca horra, de oud d’yal el haj et de mesc, nous délivra ses maximes de vie. Etonnés par le temps qu’il prenait à nous préparer ce qu’il aurait pu nous vendre en un tour de main, nous lui en fîmes la remarque. De commerçant, il devint conteur, et en guise de réponse, nous servit cette petite allégorie.
«Il était une fois un jeune laitier qui, après avoir longtemps travaillé pour autrui, décida de s’installer à son propre compte. Ce garçon était d’une foncière honnêteté. A la différence de son ancien patron qui n’hésitait pas à rajouter quantité d’eau dans le lait, lui se faisait un point d’honneur de le vendre pur de tout rajout. Pourtant, à sa grande surprise, tandis que le commerçant peu scrupuleux écoulait sa marchandise par grande quantité, son débit à lui restait des plus modestes.
Au début, il se consola en se disant que les clients finiraient par se rendre compte de la différence de qualité et affluer chez lui. Mais le temps passa et rien ne changea : le fripon continua à faire fructifier ses affaires et notre laitier consciencieux à gagner petitement sa vie. Devant cette flagrante injustice, il interpella le Ciel pour lui faire part de son incompréhension. Il reçut la réponse suivante : «Cet homme, lui fut-il dit, que tu envies pour ses gains, gagne certes beaucoup d’argent. Mais plus il en gagne, plus ses besoins augmentent et plus il est insatisfait car dans l’incapacité de les combler. Car cet argent ne peut les combler : c’est flous el haram et flous el haram c’est de la monnaie de singe. Toi, par contre, le peu que tu gagnes te suffit car flous el halal ont de la valeur».
Et notre marchand (à nous !) de conclure : «Voyez-vous, au-delà de ces quelques dirhams que vous allez me donner, ce que j’aurai gagné maintenant, c’est ce moment passé en votre compagnie, c’est cette sérénité qui m’habite parce que chaque sou qui tombe dans ma poche est un flous el halal qui couvre, Allah ou malak el hamd, l’essentiel de mes besoins.»
Ayant achevé de remplir la petite pochette de serghina, l’homme la ferma avec un soin minutieux et nous la tendit. Pour 40 dh de serghina, il avait délaissé ses autres clients, plus soucieux de parfaire sa préparation en bavardant avec nous que de multiplier les ventes.
Nous sommes donc repartis avec notre baraka de Moulay Driss entre les mains. Au-delà du bois de santal et du musc, cet homme y avait rajouté quelque chose d’autrement plus précieux : sa kanaâ.
Al kanaâ … une valeur assaillie, à l’image de la vieille médina de Fès. Si l’une s’effrite sous l’usure du temps couplée au poids de la misère, l’autre meurt en ce monde où le matériel fait loi. Al kanaâ … qui aurait encore l’idée de l’évoquer sans paraître ringard et hors du temps ?!