A distance du monde

Nous voilà  dans la situation d’un corps social partagé entre la croyance et l’action, la tradition et la modernité ; l’immobilité mutique et la volubilité euphorique.

On a beau réciter et répéter comme une mantra -formule rituelle sonore des maîtres bouddhistes-, les prières et les vœux pour des lendemains meilleurs lancés vers le ciel bleu azur ou noir constellé d’étoiles restent sans réponses. Car il y a encore des gens qui prient pour cela  pendant que d’autres crient dans  le même but. Et nous voilà dans la situation d’un corps social partagé entre la croyance et l’action, la tradition et la modernité, l’immobilité mutique et la volubilité euphorique. Mais maintenant que voici venu le temps des choix, il est de bonne sagesse de répondre à tous en intégrant ce à quoi s’opposent obstinément  les uns à ce que prônent crânement les autres. Cela donnerait ce que Régis Debray appelle «une identité à contrario». D’aucuns appelleront aussi cela une synthèse, fruit de deux thèses opposées. Plus facile à dire qu’à faire, diriez-vous, surtout lorsqu’il s’agit du destin d’un pays. Mais c’est à la réussite de ces choix que l’on mérite de l’Histoire et que l’on s’élève dans la mémoire des peuples. Cependant, il est prudent de ne pas écouter les bidouilleurs des destins des nations et les bricoleurs de l’Histoire, nombreux et peu avisés par ces temps agités, qui prôneront ce contre quoi le Prix Nobel de physique, Pierre-Gilles de Gennes, met en garde dans un autre domaine et dans l’un de ses ouvrages (déjà cité dans l’une de nos chroniques, mais comment résister ?) : «Ce n’est pas en perfectionnant la bougie que l’on invente l’électricité». En clair, et c’est le cas de le dire, il s’agit de repenser et d’entretenir avec le pouvoir des relations éclairées par la raison naturelle et non par la lueur vacillante de la pensée théocratique. Maintenant, tout n’est pas mauvais dans la tradition ; et la modernité en soi n’est ni une vertu ni un accomplissement. C’était là notre modeste  contribution à un débat désordonné mais en cours dans certains médias écrits et nulle part ailleurs.

Mais pendant ce temps-là, la vie continue, n’est-ce pas ? On a aussi d’autres soucis avec les petits riens de la vie quotidienne. Tenez, par exemple, maintenant que tout le monde ne jure que par les ordinateurs, Internet et surtout Facebook. Ah, celui-là, même le pauvre hère irrémédiablement analphabète et désespérément en-dessous  du seuil de  pauvreté, selon les critères du Commissariat au Plan, a un point de vue ferme sur ce réseau social : «A sidi had fassbouk dar khabla f’lblad. Guènsse, ouach men guènsse !». La résonance de ce vocable, à la faveur de sa proximité phonétique avec le dialecte marocain, a tôt fait de l’investir de toutes sortes de croyances et le basculer dans le côté obscur de la pensée magique. Voilà pourquoi on n’est pas sorti de l’auberge quant au désir de s’inscrire résolument dans la modernité. Car lorsqu’on passe, sans crier gare (comme disent les navetteurs entre Rabat et Casa), de la tablette coranique du M’sid à la tablette numérique de l’IPad, on peut redouter les tourmentes ou les quiproquos ontologiques de ce que l’écrivain et biographe Pierre Assouline a appelé dans une de ses chroniques : «l’ IPodcalypse» Que dire sinon «Allah yehfad ou safi !» ?

J’ai avec l’ordinateur d’autres soucis, disons moins politico-apocalyptiques. Lors d’une chronique consacrée à la pièce de théâtre Al Harraz, une erreur d’inattention s’est glissée pendant le passage du correcteur automatique de l’ordinateur et  un patronyme bizarre a pris la place de l’illustre dramaturge marocain Abdessamad Kanfaoui, cité pourtant dans le texte. En effet, le nommé «Abdelkader Kangourou», que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam (ou «ni des lèvres ni des dents», comme dirait Tayeb Seddiki) s’est malencontreusement et sauvagement substitué à celui du dramaturge disparu. Ce saut intempestif de kangourou dans le texte m’a définitivement convaincu que la rubrique «grammaire et orthographe» dans l’icône «Outils» est squatté par un inculte doublé d’un imposteur. Souvent d’ailleurs, ce «grammairien» à la noix vous propose des  accords et des tournures grammaticales qui feraient retourner Grevisse dans sa tombe. A part pour les accents graves et aigus et encore, il ne faut plus lui laisser vous dicter ses accords biscornus  et ses choix grammaticaux. Pour cela, il suffit de cliquer sur «ignorer» ou consulter votre dictionnaire. Maintenant, si un dénommé Abdelkader Kangourou existe réellement sur la Toile, sur Facebook, ici ou en Australie, qu’il fasse un saut (c’est fastoche pour un kangourou) et prenne contact avec la rédaction qui transmettra. Voilà, c’était une opportunité pour répondre à deux ou trois lecteurs qui se sont étonné de l’irruption d’un Kangourou dans une chronique si peu animalière. C’est aussi une manière de dire qu’il ne faut pas tout gober dans ce qui circule sur la Toile et dans ces drôles de machines désordonnées nommées parfois improprement  ordinateurs. Enfin, un conseil amical : il est sain parfois de faire une pause et de se mettre à distance du monde, ou de mettre le monde à distance, afin de cultiver candidement son jardin.