Quand la paresse devient une vertu

Corinne Maier nous propose de «plomber» notre entreprise en «ne fichant rien».
Le best-seller français a reçu un écho international.

«Dissidents en col blanc, désengagez-vous !» De Paris à Buenos Aires, de New York à Delhi, l’appel à la résistance passive dans l’entreprise a résonné. Un vrai phénomène éditorial ! Déjà vendu à plus de 150 000 exemplaires(1), traduit en plusieurs langues, le pamphlet de la consultante et psychanalyste lacanienne française Corinne Maier dépasse aujourd’hui les frontières de l’Hexagone.
Pour cette économiste employée chez EDF (2), l’entreprise, menacée par des ferments de décomposition, n’a rien d’autre à nous offrir qu’un salaire en fin de mois… Et c’est bien tout ce qu’on lui demande ! L’épanouissement promis dans la grande entreprise est un leurre : «Ça se saurait !». L’entreprise est une «machine à exclure et à faire obéir», un lieu «brutal et ennuyeux». Le salariat n’est ni plus ni moins que «la figure moderne de l’esclavage». La culture de l’entreprise est une tarte à la crème, un «attrape- couillon», le néo-management «un mariage de crétinisme et d’hypocrisie». Ce que vous faites ne sert de toute façon à rien : «Vous pouvez être remplacé du jour au lendemain par le premier crétin venu». L’auteur, qui reconnaît être une «planquée» qui «crache dans la soupe», donne alors plein de conseils aussi judicieux que cyniques : «N’acceptez jamais sous aucun prétexte un poste à responsabilités. Vous seriez obligé de travailler davantage», soyez gentils avec les CDD, «ce sont les seuls à vraiment travailler», n’essayez pas de changer le système, «s’y opposer, c’est le renforcer», «plus vous parlerez la langue de bois, plus on vous croira dans le coup» ou bien encore «choisissez, dans les entreprises les plus grandes, les postes les plus inutiles: conseil, expertise, recherche, étude. Plus ils sont inutiles, moins il est possible de quantifier votre apport à la création de la richesse de l’entreprise».

Un plaidoyer pour l’individualisme
Le tout étant de prétendre être débordé, sans rien faire… Un art ! De toute façon, «vous ne serez pas jugé sur la manière dont vous faites votre boulot, mais sur votre capacité à vous conformer sagement au modèle qui est promu». Dès lors, pourquoi rater une telle occasion de ne rien faire, s’interroge l’auteur.
Délibérément fainéante pour tous les combats collectifs, Corinne Maier se moque de la compétitivité de l’entreprise, comme de celle de la France. Peut-on lui en vouloir de se méfier de «l’incontournable et désincarné bien commun» qui – il est vrai – n’a jamais mené aucun individu au bonheur ?
«Pourrir le système» en se désinvestissant n’est qu’un des choix proposé par l’auteur, résolument rangé du côté de l’individu et non de l’intérêt général. Toutes les critiques véhémentes contre l’auteur n’ont alors plus aucun sens. La consultante ne cherche pas de solutions collectives, n’ayant aucune responsabilité vis-à-vis de la société. Elle entend d’ailleurs bien jouir de son droit d’être irresponsable. A chacun de vivre en conformité avec ce qu’il veut vraiment être. Le succès du livre, au moins aussi intéressant que son contenu, est le révélateur évident du malaise du monde du travail traversé par une dramatique perte de sens. Le message est clair : «Soyons individualistes et inefficaces, en attendant que ça s’effondre et qu’une nouvelle société advienne où chacun cultivera essentiellement son jardin»… .