Au Royaume
Younes Sekkouri : «Nous avons su déployer une stratégie gouvernementale basée sur les valeurs»
Le responsable gouvernemental revient sur les réalisations inédites en termes de dialogue social, de formalisation du marché du travail et de sa nouvelle structuration.
Ces dernières années, le dialogue social a connu une nouvelle dynamique. Quelles sont les principales réalisations ?
Le dialogue social est un élément structurant de l’État social, il ne s’agit pas d’un exercice protocolaire.
Le gouvernement l’a placé comme un instrument structurant de régulation économique et de cohésion nationale, et ce, pour décliner une vision Royale de l’État social, telle que portée par Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, et qui s’articule, entre autres, autour de la justice sociale, l’inclusion et l’égalité des opportunités.
Les acquis à ce jour sont tangibles : il y a d’abord l’institutionnalisation d’un calendrier régulier, avec des cycles formalisés et des mécanismes de suivi. Puis, la conclusion d’accords sociaux structurants, notamment la revalorisation successive du SMIG et du SMAG, contribuant à l’amélioration progressive du pouvoir d’achat.
Ces accords ont permis aussi des hausses de salaire généralisées dans le secteur public, à partir de 2024, en plus des accords sectoriels qui ont été possibles grâce à la logique d’ensemble que le gouvernement a pu mettre en place avec les acteurs syndicaux notamment.
Le renforcement de la négociation collective, avec un travail approfondi sur les conventions collectives, dont le nombre a presque doublé lors de ce mandat gouvernemental, est aussi une réalisation à souligner.
Plusieurs secteurs sont désormais couverts, notamment ceux qui connaissent une croissance à deux chiffres, comme l’eau de table. Notre objectif a toujours été de faire profiter les employés des dividendes de la croissance à travers un mécanisme institutionnel fort qu’est la convention collective.
Il y a eu aussi des avancées sur des chantiers majeurs, dont l’encadrement du droit de grève qui a été attendu près de 62 ans et qui permet aujourd’hui d’installer un équilibre réel entre les acteurs tout en privilégiant les travailleurs et les travailleuses.
La loi organique qui fixe les modalités et les conditions d’exercice du droit de grève protège les grévistes contre les dérives de quelques employeurs et garantit le principe de la négociation. Elle instaure également un service minimum pour protéger la société.
Le dialogue social est redevenu un levier d’anticipation. Il ne s’agit plus de gérer des tensions, mais d’organiser la transformation.
Quelle est la relation avec les acteurs sociaux aujourd’hui ?
Les négociations avec les partenaires sociaux ne sont jamais faciles. Le poids des sédimentations, le cumul des dossiers non réglés à temps, les biais de la confiance mènent les acteurs en général à se méfier, ce qui n’aide pas à faire progresser les dossiers.
C’est pour cela que nous avons opté dès le début pour une méthode qui peut plaire ou déplaire selon les circonstances, mais elle a l’avantage d’être claire et donne de la lisibilité aux acteurs pour qu’ils s’organisent en conséquence.
Cette méthode repose sur le remplacement de la pratique de la négociation sur la base du marchandage par la définition et la mobilisation autour d’enjeux communs. L’avantage des enjeux est qu’ils peuvent s’inscrire aussi bien dans le court, moyen et long terme, alors que le marchandage est strictement basé sur des fenêtres de tir immédiates.
Cette méthode n’a pas été simple pour nous tous, gouvernement, syndicats et représentants des employeurs, car elle implique un agenda de réalisations sur plusieurs registres : matériels comme les augmentations; de réforme comme les lois; de liberté et de pratiques syndicales; et de compétitivité de l’entreprise.
La synthèse de ces registres a toujours été un défi majeur, surtout face à une conjoncture pas toujours favorable.
Mais pour quel résultat ?
Le résultat de ce processus est d’abord que le dialogue social ne s’est jamais arrêté, les accords ont été respectés, avec la mobilisation de moyens sans précédent. Nous avons franchi le cap des 47 milliards de dirhams.
Des accords sectoriels historiques ont été conclus, et pour la majorité exécutés ou en cours d’exécution.
Et donc nous sommes en mesure de dire que ce dialogue social est une grande réussite, que la confiance entre les acteurs a toujours pris le dessus sur les différends et que la bonne foi et la volonté de réformer le pays tout en servant les couches des travailleuses et travailleurs sont un socle qui a été renforcé d’une façon sérieuse, honnête et sans calcul.
Nous arrivons au terme du mandat avec des relations institutionnelles renforcées, un respect mutuel et surtout des réalisations palpables qui se matérialisent dans plusieurs secteurs aussi bien dans le public que dans le privé.
Ceci étant, il reste des choses à accomplir et le prochain round devrait permettre de dresser un bilan et apporter les réponses adéquates.
Comment s’est organisé l’effort entre les acteurs notamment gouvernementaux pour aboutir à ces résultats ?
Je pense que nous avons su déployer une stratégie gouvernementale basée sur les valeurs.
En d’autres termes, dans nos réunions, qu’elles soient au niveau de la chefferie du gouvernement, avec le ministère du Budget ou le ministère de l’Emploi et même avec les ministères sectoriels quand la négociation portait sur des aspects sectoriels comme l’éducation, la santé ou l’enseignement supérieur, le point de départ a toujours été de reconnaître les écarts ou les «injustices» auxquelles les populations cibles, comme le personnel de santé, de l’éducation…, étaient ou pouvaient être exposées.
C’est en admettant les difficultés que nous avons pu élaborer des solutions à la hauteur des aspirations. Il faut dire que les partenaires sociaux ont rapidement été sensibles à cette approche basée sur les valeurs, ce qui a permis de dénouer ou d’éviter beaucoup de conflits sociaux.
L’autre sujet de votre département est l’emploi. Où en êtes-vous aujourd’hui et quelles sont les perspectives ?
La question de l’emploi est complexe pour tout gouvernement. Nous sommes passés par plusieurs paliers ces dernières années.
Après le Covid-19, les années consécutives de sécheresse et la crise russo-ukrainienne, le marché du travail s’est trouvé profondément affecté par des facteurs qui ont aggravé ses problèmes structurels hérités du passé.
Concrètement, nous nous sommes retrouvés les 3 premières années du mandat dans une tendance négative avec la perte d’au moins 100.000 emplois par an dans le secteur agricole, conjointement à l’incapacité des autres secteurs, notamment le commerce ou les BTP, de résorber ce déficit.
Traditionnellement, ces secteurs constituaient des valeurs sûres pour une population qui n’était pas forcément formée et préparée à intégrer des secteurs nécessitant des formations plus poussées comme l’industrie.
Face à cette situation, nous étions d’abord dans l’obligation de prévoir des programmes pour l’inclusion économique, comme Awrach qui a pu insérer environ 250.000 personnes sur 2 ans dans des emplois certes temporaires de 4 à 6mois, mais hautement attendus dans des zones où l’activité économique était pratiquement à l’arrêt, surtout au lendemain de la crise du Covid-19.
Ce programme, de l’avis de tous les partenaires, a été un grand succès dès lors qu’il a permis à des dizaines de milliers de personnes de toucher un salaire décent, car nous avons imposé le SMIG, quel que soit le «job» ou la localisation géographique.
En plus, nous avons pu réaliser un taux honorable de féminisation qui a dépassé les 30%. Mais pour y arriver, nous avons dû imaginer des programmes adaptés, comme la numérisation des archives des collectivités locales, créneau où beaucoup de femmes ont travaillé.
Cela a été une mesure ponctuelle et non structurante…
La suite a été structurante dans notre travail. Le gouvernement s’est penché sur la question de l’emploi en mobilisant tous les acteurs.
Grâce aux apports du dialogue social dans le privé, nous avons pu réaliser une percée sans précédent dans la formalisation des emplois. À cet égard, les chiffres de la CNSS au titre de 2024 et 2025 ont été édifiants.
Nous avons réalisé un pic annuel de création de 350.000 emplois, avec la destruction de 70.000, soit un net de 280.000 emplois selon le HCP.
Je suis convaincu que le signal que nous avons donné a été déterminant pour atteindre ces chiffres.
Toutefois, deux sujets épineux sont restés non résolus, à savoir la fonction d’intermédiation, qui était en dessous des ambitions avec seulement environ 140.000 personnes qui transitent efficacement par l’Anapec, et la problématique des NEET qui totalisent un stock de plus de 900.000parmi les 1,5 million de chômeurs et pour lesquels aucune solution à l’échelle nationale n’était envisagée.
Justement au sujet de l’Anapec et des NEET, qu’est-ce qui a été fait ?
Commençons par les NEET : une population de plus de 900.000personnes en situation de chômage d’après les chiffres du HCP en plus d’une déperdition scolaire annuelle d’environ 280.000 personnes.
Nous avons donc affaire à un sujet sérieux pour lequel l’État n’avait pas déployé de mesures à l’échelle au niveau des gouvernements qui nous ont précédés. Nous avons conçu et lancé de façon opérationnelle un programme d’envergure, «Tadaroj», qui consiste à former et insérer 100.000personnes dans les entreprises et les coopératives selon les cas.
Nous avons parcouru beaucoup de chemin sur ce programme, identifié plus de 200 métiers diplômants pour des niveaux moins que le BAC, comme la spécialisation (fin primaire) ou la qualification (fin collège) ou même technicien (niveau BAC).
Nous avons démarré ce programme avec au moins 7 secteurs et mobilisé des moyens importants, avec environ 1 milliard de dirhams.
Et pour l’Anapec ?
Un travail de fond a été effectué pour sa transformation, l’objectif est que l’Agence soit en mesure de capturer plus de 300.000 opportunités au lieu des 140 .000 actuelles.
Je signale qu’en 2025, nous avons reçu, en plus des 140.000 insertions, plus de 100.000offres d’emploi que nous n’avons pas pu satisfaire essentiellement pour des raisons d’inadaptation des profils.
Ce chiffre est nouveau, un phénomène auquel l’Agence fait face pour la première fois de son histoire.
C’est pour cela que nous avons amorcé une nouvelle ligne d’offres, dont Idmaj pour les non-diplômés et qui connaît un vrai succès. Ainsi, l’Anapec a commencé à insérer des non-diplômés pour la première fois depuis sa création au début des années 2000.
Nous avons aussi amorcé avec la Comader et les professionnels de l’agriculture une offre de placement saisonnière.
Ce phénomène devient de plus en plus important dans l’agriculture et nécessite un sourcing et une intermédiation appropriée.
Nous avons également démarré des chantiers structurants de digitalisation pour intégrer l’intelligence artificielle de façon servicielle dans notre mode opératoire.
Je pense que l’Anapec sera en mesure de passer à un autre cap en 2026, sur les deux plans quantitatif et qualitatif.
