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Rachid El Houdaïgui : «Pour les grandes puissances, le Maroc est devenu un point d’ancrage géoéconomique»

Après l’adoption, le 31 octobre de la résolution 2797, la suite des événements dépendra, bien sûr, du sens tactique et stratégique de la diplomatie marocaine, mais aussi de la bonne foi des autres parties. Cela en plus de l’implication réelle des États-Unis, de l’évolution politique en Algérie ou encore d’une possible recomposition de la représentation dissidente du Polisario.

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Rachid El Houdaïgui est professeur de droit international à l’Université Abdelamalek Essaâdi de Tanger. Il est chercheur principal (Senior Fellow) au Policy Center for the New South et professeur associé à l’Université polytechnique Mohammed VI.

Il est également professeur au Collège royal des hautes études militaires de Kénitra. Ses domaines d’expertise comprennent les relations internationales, la géopolitique, la défense et la sécurité, avec une spécialisation sur la région méditerranéenne, l’Afrique du Nord et le monde arabe.

En quoi la résolution 2797, adoptée vendredi 31 octobre, marque-t-elle un tournant dans le processus de règlement du conflit du Sahara ?
La résolution constitue en effet un tournant majeur dans le processus de règlement de ce conflit de longue durée. Elle tire sa force de trois leviers d’action: premièrement, contrairement aux résolutions précédentes qui évoquaient l’autonomie de manière plus marginale, la résolution 2797 constitue en soi un véritable changement de paradigme, dans la mesure où elle en fait désormais la base des négociations entre les parties et vide par voie de conséquence le principe d’autodétermination de son sens binaire figé : indépendance ou intégration.

Deuxièmement, la proposition n’est plus simplement celle du Maroc, mais elle est consacrée par le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) et la société internationale, ce qui change le rapport de force au profit du Maroc. Enfin, le CSNU semble vouloir planifier l’évolution stratégique de la Minurso en chargeant le secrétaire général des Nations unies de réaliser «un examen stratégique» dans un délai de six mois. Cette démarche ouvre la voie à une possible adaptation de la mission aux nouvelles orientations du processus politique : une option qui mérite toutefois attention et vigilance pour éviter toute surprise stratégique.

Après son adoption, quelles perspectives politiques la résolution 2797 ouvre-t-elle pour un règlement durable du conflit du Sahara ?
La résolution ouvre sans aucun doute des fenêtres d’opportunité pour un règlement durable du conflit. C’est une occasion pour le Maghreb de se réorganiser autour d’un nouveau point d’équilibre, capable de garantir sa stabilité et sa prospérité.

À l’heure actuelle, les logiques en présence et les intérêts divergents des acteurs laissent présager un processus particulièrement complexe. Si le Maroc se trouve conforté dans sa potion et déclare son engagement pour de nouvelles négociations, l’Algérie et le front Polisario, par contre, font face à un dilemme stratégique : soit s’engager dans les négociations au péril de reconnaître de facto le cadre de l’autonomie sous souveraineté marocaine, soit refuser de s’impliquer au risque de s’isoler davantage.

Le calendrier reste encore imprécis, mais une chose est certaine, le chemin est long et chargé de zones d’ombre, notamment les concessions que les parties devraient céder de bonne foi pour arriver à un accord dans le cadre de la souveraineté marocaine. Je me permets tout de même de souligner que trois inconnues pourraient influencer l’évolution du processus : l’implication réelle des États-Unis, qui déterminera la portée des négociations ; un éventuel imprévu politique en Algérie, pouvant modifier ses priorités et une possible recomposition de la représentation dissidente sahraouie (Ndlr, le Mouvement sahraoui pour la paix, par exemple, qui se considère comme une «expression de l’évolution naturelle de la société sahraouie», réitère sa volonté de contribuer de «manière constructive et responsable» à cette nouvelle étape) pourrait faire bouger les lignes rouges de la position actuelle.

Dans tous les cas, le Maroc a la maîtrise des quatre composantes vitales de sa stratégie sur le terrain : militaire, économique, politique et – depuis la résolution 2797 – diplomatique. La boucle est bouclée en termes de posture, il est impératif toutefois de faire preuve de résilience pour conserver la maîtrise du processus de négociation et assurer la pleine mise en œuvre de l’agenda de l’autonomie.

Le dossier du Sahara était dans une situation de blocage et le Maroc en position de faiblesse à la fin des années 1990. Comment le Royaume a-t-il pu inverser la tendance ces deux dernières décennies ?
C’est pratiquement la combinaison de l’ouverture diplomatique, du réalisme géoéconomique et de la dynamique interne sahraouie (Ndlr, dans les provinces sahariennes) qui a permis au Maroc de transformer la perception internationale de la question du Sahara, en faisant de son initiative d’autonomie la voie la plus réaliste et durable vers un règlement définitif du conflit.

D’abord, le Maroc a multiplié les initiatives destinées à instaurer un climat de dialogue serein et sincère avec l’Algérie, démontrant ainsi sa volonté d’ouverture et de coopération régionale. Par sa diplomatie de la «main tendue» (Ndlr, prônée par SM Mohammed VI) et sa stratégie de transparence, Rabat a cherché à désamorcer les tensions et à replacer le différend dans un cadre politique fondé sur la négociation. Cette posture modérée et constructive a permis de mettre en lumière la rigidité du camp adverse, contribuant à renforcer l’image d’un Maroc pragmatique, pacifique et soucieux de la stabilité régionale.

Ensuite, les grandes puissances, qu’il s’agisse des États-Unis, des pays européens, et même de la Chine ou encore la Russie, ont progressivement reconnu le rôle central du Maroc dans la région nord-ouest africaine.

Dans un contexte régional marqué par les incertitudes politiques en Afrique du Nord, l’instabilité au Sahel, la menace terroriste et la compétition internationale pour l’accès aux marchés et aux ressources africaines, le Royaume est apparu comme un acteur fiable, stable et économiquement dynamique.

Sa position géographique, ses infrastructures modernes, son ouverture économique et sa politique africaine ambitieuse en ont fait un point d’ancrage géoéconomique incontournable pour les grandes puissances désireuses de sécuriser leurs intérêts dans la région. Cette tendance s’est illustrée par plusieurs signaux diplomatiques et économiques forts : les États-Unis et la France ont affiché un intérêt croissant pour le développement économique des provinces du Sud, l’escale au Maroc du président chinois Xi Jinping (Ndlr, c’était le 21 novembre 2024).

À sa descente d’avion à l’aéroport international Mohammed V de Casablanca, le chef de l’État chinois a ainsi été accueilli par le Prince Héritier Moulay El Hassan) marquant un moment stratégique. Le dernier élément, et non des moindres, déterminant dans l’évolution de la perception internationale de la question du Sahara, est la présence d’acteurs sahraouis porteurs d’un discours renouvelé, rompant avec la rhétorique rigide du Front Polisario et de l’Algérie.

Ces acteurs, issus pour certains de la société civile et des élites sahraouies établies à l’étranger, ont contribué à consolider la dynamique interne, fondée sur une approche pragmatique du règlement du conflit. Leur implication contribue à donner au projet d’autonomie une légitimité locale et une portée politique nouvelle, renforçant ainsi la crédibilité de la position marocaine sur la scène internationale.

C’est un aboutissement d’un long processus qui a duré 26 ans. Selon vous, comment la question du Sahara a façonné la doctrine diplomatique marocaine durant ces cinq dernières décennies ?
Il ne fait aucun doute que la doctrine marocaine a connu une évolution profonde, passant d’une revendication souverainiste absolue à une approche plus pragmatique fondée sur l’autonomie. Dans la première phase, à partir de 1975, le Maroc affirmait sa souveraineté pleine et entière sur le territoire, considérant le Sahara comme une partie intégrante du Royaume sur la base de liens historiques d’allégeance.

Face à l’impasse militaire et à la pression internationale, le Maroc adopta, dès 1984, une position courageuse en acceptant le principe d’un référendum d’autodétermination sous l’égide de l’ONU, démarche concrétisée par le cessez-le-feu de 1991. Cependant, l’échec de la mise en œuvre de ce référendum conduisit à une reconfiguration doctrinale, marquée par la recherche d’une solution politique négociée garantissant l’intégrité territoriale.

C’est dans ce cadre que s’inscrit, à partir de 2007, la proposition marocaine d’un régime d’autonomie pour le Sahara, consacrée par la résolution 2797 (2025). Cette trajectoire témoigne du passage d’une doctrine de souveraineté intégrale à un souverainisme pragmatique, conciliant principe d’unité nationale et ouverture à un compromis politique durable.

Ce premier virage, en 1984, a été accompagné par le retrait du Maroc de l’OUA. Quel impact a eu sur le pays son (quasi) isolement africain après sa sortie de l’Organisation ?
Ce retrait provoque une inflexion dans la politique africaine du Royaume. Privé de tribune institutionnelle sur le continent, le Maroc adopte alors une diplomatie essentialiste et bilatérale, cherchant à compenser son absence au sein des structures panafricaines par le renforcement de ses relations politiques avec les États amis, notamment ceux de l’Afrique francophone.

Cette stratégie s’appuie sur la construction de partenariats, dans lesquels ces pays amis jouent souvent le rôle de relais diplomatiques, défendant et relayant les positions marocaines au sein des instances africaines et internationales. Toutefois, cette diplomatie de relais tend à s’affaiblir au fil du temps, à mesure que la scène africaine se transforme et que de nouveaux équilibres régionaux émergent.

La création de l’Union africaine (UA) en 2002, en remplacement de l’OUA, marque un tournant institutionnel majeur qui réduit progressivement l’efficacité de cette approche indirecte. Cette période coïncide d’ailleurs avec le lancement d’une nouvelle politique africaine du Maroc, fondée sur une présence directe, une coopération économique soutenue et un engagement renouvelé en faveur de l’intégration continentale, prélude au retour du Royaume au sein de l’organisation panafricaine en 2017.

Et quel a été l’effet du retour du Maroc à l’UA en 2017 ?
Ce retour s’inscrivait dans une conjoncture internationale, continentale et régionale qui rendait impératif le réengagement du Royaume sur la scène institutionnelle africaine. Il devenait en effet nécessaire pour le Maroc de réintégrer l’organisation panafricaine d’éviter que la construction institutionnelle africaine ne se poursuive en son absence.

De toute évidence, cette réintégration offrait au Royaume une plateforme diplomatique légitime pour défendre sa position sur la question du Sahara, en diffusant un discours juridique et politique alternatif à celui de ses adversaires, fondé sur le principe de souveraineté nationale et l’option d’autonomie comme solution réaliste et durable.

Ce choix s’explique également par l’importance croissante du droit dérivé de l’Union africaine, devenu une source normative essentielle influençant le droit interne des États membres. En réintégrant l’UA, le Maroc cherchait donc non seulement à défendre ses intérêts stratégiques, mais aussi à peser sur la production juridique et politique africaine, notamment sur les questions de gouvernance, de développement et d’intégration économique.