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Au Royaume

On me traite de charef ! Moi !

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rub 15684

Naïf, j’ai pris ma mise à la retraite pour une insigne faveur légitimement attribuée en récompense de mes bons et loyaux services rendus. Mon stylo feutre Waterman a failli m’échapper des doigts lorsque j’ai découvert que ce supposé privilège n’est, en fait, qu’une honteuse éviction, pour«délit» de vieillesse. «Votre numéro, s’il vous plaît», m’apostrophe-t-on chaque fois que je me présente à un guichet. Me voilà désormais dépouillé de mon identité, réduit à un froid matricule, comme un aliéné mental, assigné à l’écart de la société, un soldat qu’on arme dans l’espoir qu’il tombe au champ d’honneur, un cadavre dans une morgue, s’impatientant d’une plus digne sépulture. Certes, je n’ai plus vingt ans depuis longtemps, mais j’accuse «à peine» trois fois ce bel âge, ce qui ne fait pas si «vieux», du moins dans le sens que recouvre, chez nous, le mot «charef» : un être croulant, repoussant, gâteux, lubrique, que la belle d’une chanson populaire connue n’en voudrait pas pour tout l’or du monde. Non, je ne me considère pas comme un barbon, et je ne comprends pas que mes relations, qui ne sont pas non plus nées de la dernière pluie, se prennent à détecter sur mon visage d’imaginaires outrages de l’âge, et à guetter, dans mes gestes, des signes de sénilité. Même ma tendre moitié y met de son sel, en m’encombrant d’excessives prévenances, et j’ai surpris, à maintes reprises, mon fils chéri, en train de me scruter d’un œil inquiet. A soixante balais, on ne perd rien de ses facultés, fais-je observer : à ce stade et plus, Tolstoï a publié un chef d’œuvre absolu, «Anna Karenine» ; Winston Churchill, élu premier ministre, a offert au peuple anglais «du sang, du labeur, des larmes et de la bière»; Charles de Gaulle, rappelé au pouvoir, a sauvé la France du chaos ; mon épicier demeure imbattable en passe-passe arithmétiques, et Réda Erriyahi jouera probablement encore au Difaâ d’El Jadida. Mais, eux, n’avaient pas été mis à la retraite, me rétorque-t-on. Alors, il me faut songer à me «déretraiter» de sorte à recouvrer ma jouvence sociale.

Com’ese

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