Evénement
Nucléaire civil : Le Maroc va bientôt franchir le pas ?
Le besoin s’en ressent de plus en plus. Avec sa politique de dessalement, ses projets d’hydrogène vert, ses ressources et son ambition de souveraineté énergétique, le Royaume est plus près que jamais de se lancer dans l’électronucléaire.
Paris, lors du deuxième Sommet mondial de l’énergie nucléaire, le chef de gouvernement Aziz Akhannouch a exprimé de nouveau, mardi 10 mars, l’intention du Royaume de se doter de cette technologie à usage civil.
«Le Maroc considère que l’intégration responsable et progressive du nucléaire civil dans le mix énergétique en est le prolongement naturel, et le Royaume dispose d’un socle scientifique et institutionnel solide dans ce domaine», a notamment souligné le chef de l’Exécutif, qui représentait le Souverain à cette rencontre internationale.
Le Maroc a lancé effectivement, dès 2009, une stratégie énergétique intégrée, fondée sur 3 piliers fondamentaux, explique Akhannouch. Il s’agit de la diversification du mix énergétique, du développement massif des énergies renouvelables et du renforcement de la sécurité énergétique nationale.
Grâce à cette vision, les énergies renouvelables représentent, à fin 2025, plus de 46% des capacités installées du système électrique marocain. Ce taux sera porté à 52% avant 2030.
Soit bien avant l’échéance initialement fixée. Ainsi, en renforçant sa capacité de production des énergies renouvelables, dont plusieurs projets viennent tout juste d’être lancés, et avec l’appui de l’hydroélectrique particulièrement boosté par les récentes pluies que le pays n’a pas connues depuis plusieurs décennies, le Royaume entend compléter le mix avec le recours, à moyen et long terme, au nucléaire civil.
En réalité, indique le chef du gouvernement, au-delà de la production d’électricité, «le nucléaire civil ouvre des horizons multiples, notamment la production d’hydrogène vert, le dessalement de l’eau de mer, la médecine nucléaire et la sécurité alimentaire».
Mais c’est surtout l’accélération du changement climatique, l’augmentation de la demande mondiale en énergie et la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement qui «imposent aujourd’hui une transformation profonde des systèmes énergétiques», a notamment expliqué Akhannouch, tout en soulignant que «des solutions bas carbone, comme l’énergie nucléaire, peuvent être explorées».
Même plus, dans un monde où la stabilité de l’approvisionnement en énergie dépasse le cadre d’un enjeu économique pour devenir un élément de souveraineté, «la question du nucléaire civil s’impose comme un levier stratégique incontournable». Une réalité dont le Royaume a pris conscience depuis des années déjà. Aujourd’hui, le Maroc est prêt, à tous les égards, pour adopter cette technologie.
Sa coopération avec l’AIEA est qualifiée d’exemplaire, son expertise des différents aspects de la sécurité et de la sûreté nucléaire n’est plus à prouver. Aux yeux de l’organisme mondial, le Royaume est prêt pour franchir le pas.
Sur le plan technique, l’annonce de la construction, à El-Jadida, d’une unité de production du concentré d’uranium (Yellow-cake, U3O8, avec un investissement de 100 millions de dollars) est un signe que le Maroc est concrètement engagé dans cette voie.
L’étape suivante étant de se doter de la technologie de réacteur qui lui convient le plus. Et en termes de l’offre, il n’a que l’embarras du choix. Des réacteurs russes de Rosatom, à la technologie canadienne, en passant par les SMR français, les modèles américain, chinois ou sud-coréen, le Royaume peut faire son choix selon la nature de ses besoins.
Les Russes ont déjà une technologie dédiée au dessalement. C’est en 2023 qu’un protocole d’accord avait été signé entre le groupe Rosatom et la société marocaine Water and Energy Solutions pour étudier des projets de dessalement utilisant des technologies nucléaires. Avec les États-Unis, la coopération dans le domaine date de plusieurs décennies.
C’est d’ailleurs General Atomics qui a fourni le microréacteur expérimental de 2 MW, opérationnel depuis 2007 au Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN) à Maâmoura. L’entreprise développe actuellement des technologies modulaires pour des applications civiles, comme le dessalement.
Dans l’attente d’une décision
De même, lors de sa visite à Rabat en avril 2024, l’ancien ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, avait proposé au Maroc une coopération stratégique dans le domaine du nucléaire civil, en mettant particulièrement l’accent sur les petits réacteurs modulaires (SMR).
À en croire certaines sources, c’est la technologie la plus à même de répondre aux besoins, diversifiés, du Maroc en la matière. D’après les experts du domaine, le Maroc semble mettre l’accent justement sur les SMR, des réacteurs compacts de 70 à 470 MW, pour plusieurs raisons.
D’abord pour leur modularité, puis leur coût réduit (estimé entre 15 et 20 MMDH pour un modèle de 300 MW), mais aussi pour leur construction rapide (généralement de 3 à 4 ans) et, enfin, pour leur haut facteur de charge, pouvant aller jusqu’à 90%. L’énergie éolienne, au coût le plus bas, par exemple, représente un facteur de charge de 60% alors que le solaire est de l’ordre de 20%.
La technologie nucléaire s’impose d’elle-même, d’autant que l’investissement nécessaire est de dimension de celui de plusieurs projets lancés récemment, notamment dans l’énergie, mais aussi le transport et la logistique.
Maintenant pour les questions pratiques, l’emplacement de ces installations est déjà identifié depuis des années, alors que pour le combustible, le Maroc dispose d’immenses réserves d’uranium, estimées à environ 6,9 millions de tonnes, contenues dans ses vastes gisements de phosphate. Un potentiel qui positionne d’ailleurs le Royaume comme un acteur stratégique majeur.
Le chef du gouvernement a confirmé, en ce sens, que «les gisements phosphatiers du Royaume, qui contiennent des quantités significatives d’uranium naturel, confèrent au Maroc une dimension stratégique supplémentaire dans le débat international sur le nucléaire civil».
Quant à l’enrichissement, le Royaume pourrait commencer par le confier à des opérateurs spécialisés, notamment en Russie, en France ou même aux Pays-Bas. Les besoins du Maroc étant si réduits pour envisager de se lancer dans cette industrie.
En définitive, en la matière, les derniers mots de l’intervention d’Akhannouch devant ce deuxième Sommet mondial de l’énergie nucléaire résument la vision du Maroc : «Les transformations énergétiques que nous engageons aujourd’hui, dans la responsabilité partagée, dessineront le monde de demain et l’objectif est clair : faire du nucléaire civil un pilier de stabilité régionale, un vecteur de paix durable, et un héritage de progrès pour les générations à venir», a-t-il affirmé.
Telles que les choses se présentent aujourd’hui, et après une succession de déclarations officielles, le Maroc est plus que jamais près de se doter de cette technologie. Tout porte à croire qu’une décision en sens serait même imminente.
Tendance mondiale favorable
Lors du deuxième Sommet mondial de l’énergie nucléaire, plusieurs thématiques ont été abordées. Elles rentrent parfaitement dans la ligne des attentes du Royaume dans le domaine.
Il a été ainsi question principalement du rôle stratégique du nucléaire dans la transition vers une énergie propre et fiable, face à la croissance rapide de la demande électrique mondiale.
Les participants ont également abordé la diversification des chaînes d’approvisionnement en combustible nucléaire et le financement des projets électronucléaires qui est un facteur clé pour un déploiement à grande échelle, avec des appels à plus d’investissements des banques multilatérales et des modèles innovants.
Émergence de technologies comme les petits réacteurs modulaires (SMR), l’innovation, la sûreté, la formation des compétences et la gestion des déchets, ainsi que les approches régionales, notamment le potentiel du nucléaire dans les économies émergentes et en Afrique, ont été également débattues.