Chakib Benabdellah, président du CNOA : «Les ksours et kasbahs doivent être habités par leurs populations»

En marge de la 37e édition de la Journée de l’architecte, organisée récemment à Erfoud, Chakib Benabdellah, président du Conseil national de l’Ordre des architectes (CNOA), revient sur la nécessité d’intégrer les spécificités propres à la région Drâa-Tafilalet dans la planification territoriale et urbaine. Entretien.

Le choix de la thématique cette année a porté sur la durabilité des régions. A quel point l’intégration de cette notion dans les projets de développement est-elle importante ?

Chaque région a ses spécificités territoriales, humaines et économiques, que ce soit en termes de géographie, de population, de potentialités, mais aussi de faiblesses, de fragilités et de menaces. Aucune action de développement ne peut être efficace et pérenne, c’est-à-dire durable, si elle ne prend pas en compte ces aspects. Les solutions, aussi bonnes soient elles, ne peuvent être calquées et reproductibles.

 

La planification urbaine, telle qu’elle est conçue ou réalisée dans la plupart des régions, est-elle adaptée à une région où les ksours et kasbahs sont prédominants, comme celle de Drâa-Tafilalet ?

A notre sens, la planification urbaine et territoriale dans le sens le plus large est le premier jalon d’une stratégie de développement durable et pertinente. Or, il nous semble que la planification appliquée à ce type de territoire est reproduite à partir d’un seul modèle qui ne tient aucunement compte des spécificités territoriales. Ce modèle lui-même doit être évalué. Il n’y a qu’à voir la qualité des plans d’aménagement par exemple pour le constater.

 

D’ailleurs, comment évaluez-vous l’urbanisme, sa planification et sa gestion dans cette région ?

Il s’agira d’élaborer un urbanisme propre à ce territoire et qui ne se limite pas à l’aspect physique des ksours et kasbahs et en y apportant des traitements, telle la réhabilitation. Le problème dépasse le cadre physique. Un parallèle s’impose pour illustrer cette question : on ne traite pas une maladie en traitant ses symptômes épidermiques.

L’action repose dans un premier temps sur la mise en place d’un véritable diagnostic territorial, pour y apporter ensuite les solutions adaptées en mettant l’habitant au centre de ces solutions. Cela implique non seulement de connaitre ses besoins et attentes, mais surtout de le faire participer et adhérer aux stratégies et solutions. Ceci est, par ailleurs, une des orientations du Nouveau modèle de développement.

 

Ce type de constructions patrimoniales pose-t-il des contraintes en termes de gestion et de planification ?

Oui, et il faut, dans ce sens, lier planification et gestion, deux notions qui ne sont pas hermétiques l’une à l’autre. Elles s’enchevêtrent et se nourrissent mutuellement l’une de l’autre. La gestion ne doit pas être prise dans le sens étroit de préservation ou, plus étroit encore, d’entretien. La planification, pour sa part, doit intégrer toutes les questions posées, telles que la question de l’eau, l’emploi, le cadre de vie…

 

Quelle valorisation peut être réalisée de ces ksours et kasbahs ?

Il faut faire en sorte que ces habitats soient habités par leurs populations, c’est-à-dire être non seulement assez urbains pour «fixer» les habitants, mais être assez attractifs pour générer de l’investissement dont ces territoires ont grandement besoin. Les activités touristiques peuvent trouver place dans cette région, sans que cela ne soit purement folklorique. Bref, un habitat réellement vivant.

 

Quelles recommandations préconisez-vous pour permettre à cette région de connaitre un essor urbanistique digne de son potentiel, en l’inscrivant dans une logique de développement, mais sans pour autant lui ôter son caractère patrimonial ancestral ?

La planification territoriale doit être adaptée et faite par des professionnels, architectes et urbanistes et autres sociologues, géographes, qualifiés et sensibles aux problématiques propres à ces territoires. Ces professionnels doivent faire preuve de créativité, car les problèmes (et les solutions) sont, souvent, autres que financiers.

Dans un autre registre qui est tout autant important, l’Ordre des architectes recommande de configurer la formation des architectes pour tenir compte de cette nouvelle expertise, si on peut l’appeler ainsi. La gestion, de son côté, devra s’appuyer sur une bonne gouvernance.