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Amine Tehraoui : «Une réforme globale, structurée et cohérente»

Le Royaume déploie la plus vaste réforme sanitaire de son histoire: gouvernance, infrastructures, digitalisation, ressources humaines, financement : le système de santé entre dans une phase de transformation profonde. Le ministre de la Santé et de la protection sociale détaille les avancées, les défis et les perspectives d’un modèle en reconstruction.

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Le Maroc a engagé la plus grande réforme du secteur de la santé depuis l’Indépendance. Quelle est aujourd’hui, selon vous, la situation réelle du système de santé ?
Le système de santé est entré dans une phase de redressement structurel désormais bien engagée. Il s’agit de la transformation la plus profonde depuis l’Indépendance.

Cette réforme s’inscrit dans le cadre de la construction de l’État social voulu par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, avec un basculement d’un système fragmenté à une architecture unifiée, pilotée et soutenable.

Le système a longtemps évolué dans un cadre contraint, en assurant ses missions essentielles. La réforme actuelle crée les conditions d’un rééquilibrage durable, fondé sur un cadre législatif modernisé et un effort budgétaire sans précédent.

La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire a été un accélérateur décisif. En 2025, la couverture médicale atteint 88% de la population contre 42% quelques années auparavant. Ce changement d’échelle a profondément transformé la demande de soins et rendu indispensable une réforme globale du système. La réforme en cours repose sur plusieurs piliers complémentaires.

Nous avons enclenché une modernisation massive des infrastructures, un investissement structuré dans le capital humain, une gouvernance territorialisée avec les Groupements sanitaires territoriaux (GST) et une modernisation du pilotage, portée par la digitalisation et de nouvelles instances de régulation (HAS, AMMPS, AMSD) dans l’objectif de renforcer la transparence et l’indépendance et d’accroître l’efficience du système national de santé.

Quels résultats concrets les citoyens peuvent-ils déjà constater par rapport aux réformes engagées ?
Le premier changement perceptible concerne l’accès aux soins. La généralisation de la couverture médicale a permis à des millions de citoyens d’accéder plus régulièrement aux services de santé, ce qui a profondément modifié la relation au système et a inéluctablement poussé vers une mise à niveau de l’infrastructure pour une meilleure prise en charge.

L’effort s’est concentré sur la proximité. Sur 3.300 établissements de soins de santé primaires, plus de 1.400 ont été réhabilités pour un investissement de 6 milliards de dirhams, dont près des deux tiers en milieu rural.

Sur le terrain, l’amélioration de l’offre de proximité constitue un levier central. Les zones rurales et semi-rurales ont été traitées en priorité, avec des améliorations très concrètes sur l’accueil, le niveau d’équipement, la continuité des soins et l’orientation des patients.

Nous sommes parvenus à standardiser nos établissements de soins de santé primaires pour les rendre plus accueillants, mieux organisés et équipés, et plus performants.

Une deuxième phase est programmée entre 2027 et 2028 pour les 1.600établissements restants, avec 500 prévus dès cette année.

En parallèle, 91 hôpitaux parmi les plus dégradés font l’objet d’un programme de réhabilitation, et chaque région sera progressivement dotée d’un centre hospitalier universitaire.

À court et moyen terme, le Plan de redressement sanitaire (PRS) lancé par le ministère agit sur des irritants quotidiens que les citoyens connaissent bien : organisation des urgences, disponibilité des médicaments essentiels, maintenance des équipements, qualité de l’accueil… Il permet des améliorations visibles, en complément des réformes de fond.

L’hôpital public reste au cœur des attentes. Quels sont les chantiers prioritaires engagés pour sa réhabilitation ?
L’hôpital public est un pilier du système. Il concentre une grande partie des attentes, mais aussi des tensions. Il est aujourd’hui au centre de la réforme. Les investissements portent sur les infrastructures, les équipements, les services à fort impact et la gouvernance interne.

Entre 2022 et 2025, une trentaine de projets hospitaliers ont été achevés, représentant plus de 3.168 lits supplémentaires. 24 autres projets sont en cours entre 2025 et 2026, avec plus de 2.200 lits additionnels.

Des établissements structurants ont été ouverts ou modernisés, notamment le CHU Mohammed VI d’Agadir, doté de 867 lits, ainsi que plusieurs hôpitaux régionaux et provinciaux. Un effort particulier est porté sur les urgences, qui restent sous forte pression.

L’objectif est d’améliorer l’organisation des circuits, la disponibilité des équipes et la prise en charge préhospitalière. En parallèle, un programme national de maintenance biomédicale est déployé pour réduire les pannes prolongées et sécuriser la continuité des soins.

La modernisation passe aussi par le numérique. Où en sont le dossier des systèmes d’information et le dossier médical partagé ?
Sans systèmes d’information fiables, aucune réforme ne peut tenir dans la durée. Ce chantier vise à améliorer la coordination des soins, la traçabilité des actes et le pilotage du système.

Des systèmes d’information régionaux intégrés sont d’ores et déjà en cours de déploiement. La région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima sert de région pilote, avec un système unifié reliant le CHU, 20 hôpitaux et près de 300 établissements de soins de santé primaires.

Cette phase permet de tester les usages, l’interopérabilité et la qualité des données dans des conditions réelles d’exploitation. Nous allons converger vers un système d’information sanitaire unifié à l’échelle nationale, décliné régionalement, mais fondé sur des standards communs et une gouvernance centrale.

Le dossier médical partagé, dont le déploiement est imminent, s’inscrit dans cette logique progressive. Il sera généralisé par étapes, en fonction de la maturité technique et de l’appropriation par les professionnels.

Quelle place occupe aujourd’hui le secteur privé dans le nouveau modèle sanitaire ?
Il s’inscrit dans une complémentarité organisée entre public et privé, sous un pilotage clair de l’État.

Le secteur public garantit l’équité territoriale, les missions de service et la prise en charge des situations complexes. Le privé, lui, intervient en appui avec sa capacité d’investissement et d’innovation lorsqu’elle répond à un besoin objectivé.

La mise à jour de la carte sanitaire permettra d’orienter ces investissements vers les territoires et les spécialités prioritaires, afin d’éviter les déséquilibres de l’offre. L’enjeu ici est de consolider une relation équilibrée, où le privé renforce l’efficience globale sans fragiliser l’hôpital public ni creuser les inégalités d’accès.

Comment concevez-vous les partenariats public-privé dans ce contexte ?
Les partenariats public-privé sont envisagés comme des instruments ciblés et mobilisés lorsqu’ils apportent une valeur ajoutée concrète, notamment pour les infrastructures, les équipements lourds, la maintenance ou certains services techniques spécialisés.

Ils s’inscrivent dans un cadre contractuel exigeant, fondé sur la transparence, la qualité des prestations et la maîtrise des coûts.

Dans un contexte d’investissements massifs, ces partenariats constituent un levier d’accélération de la réforme, en permettant de mobiliser des mécanismes de financement innovants, tout en préservant pleinement le pilotage public et la primauté de l’intérêt général.

Dans cette logique d’équilibre, l’État assume pleinement son rôle de régulateur. La grande majorité des acteurs privés contribuent de manière responsable et professionnelle à l’effort national.

Toutefois, toute pratique contraire aux règles, aux standards de qualité ou aux droits des patients fait l’objet d’une vigilance constante et d’un suivi rigoureux.

Lorsque des signalements sérieux sont établis, le ministère engage sans délai les procédures d’inspection nécessaires et prend les mesures appropriées, dans le respect du cadre légal et réglementaire. Cette exigence est essentielle pour garantir la confiance, protéger les patients et préserver la crédibilité du système de santé.

Comment garantir la soutenabilité financière de l’AMO en assurant l’accès effectif aux soins ?
La généralisation de l’AMO, qui couvre aujourd’hui près de 88% de la population, a entraîné une hausse attendue du recours aux soins.

La soutenabilité de ce système repose avant tout sur le renforcement de l’offre publique et de la première ligne de soins, car c’est celle-ci qui devrait orienter les patients vers le bon niveau de prise en charge.

La soutenabilité repose également sur la régulation des dépenses. Cela inclut la tarification nationale de référence (TNR), les protocoles thérapeutiques opposables, le renforcement des contrôles, ou encore la lutte contre les abus et enfin la digitalisation des parcours.

Au sein du ministère, une attention particulière est portée aux postes de dépense les plus dynamiques, notamment le médicament et les soins spécialisés.

Nous travaillons aussi sur la maîtrise des coûts hospitaliers et sur une contribution stabilisée des populations qui en ont la capacité. L’équilibre du dispositif dépend de cette responsabilité partagée afin de préserver dans la durée un accès effectif aux soins.

Les ressources humaines restent un défi majeur. Quelles réponses sont apportées ?
Les ressources humaines sont un enjeu central. Le secteur public est passé d’environ 45.000 professionnels en 2019 à plus de 59.000 en 2025.

Les capacités de formation ont augmenté de plus de 140% en médecine et de près de 250% dans les filières paramédicales, grâce à l’ouverture de nouvelles facultés et au renforcement des places pédagogiques.

Cet effort donnera ses fruits dans quelques années, afin d’atteindre les seuils recommandés par l’OMS d’ici 2029-2030. Mais l’enjeu n’est pas seulement quantitatif. Le dialogue social est devenu un levier de gouvernance à part entière.

Depuis 2022, 145 réunions ont été tenues avec les partenaires sociaux, débouchant sur des accords concrets. Les grilles indiciaires ont été révisées, les parcours accélérés, les statuts clarifiés.

Une rémunération modulée selon les régions a été introduite, avec des compensations spécifiques pour les zones difficiles. L’objectif est de créer des conditions d’exercice plus attractives et plus stables.

Que changent concrètement les Groupements sanitaires territoriaux pour le citoyen ?
Les GST instaurent une gouvernance unifiée de l’offre de soins à l’échelle régionale. Dans la région pilote de Tanger-Tétouan-Al Hoceima (TTA), ils rassemblent un CHU, plus de 20 hôpitaux et près de 300 établissements de soins de santé primaires, au service d’environ 4 millions d’habitants.

Ils rendent les parcours plus lisibles, optimisent l’utilisation des ressources et limitent le recours inapproprié aux urgences. Pour le citoyen, cela se traduit par une réduction des délais de prise en charge grâce à une meilleure coordination des professionnels et des plateaux techniques.

Dans la région TTA, entre septembre et décembre 2025, les délais de rendez-vous en neurochirurgie sont passés de 45 jours à 7 jours avec la mise en œuvre du GST, et ce n’est que le début.

Où en est la réforme du médicament ?
La réforme du médicament est pleinement engagée. Mais il est important de la comprendre dans sa globalité. Nous conduisons une transformation générale de la politique du médicament, avec trois exigences en tête : améliorer l’accès pour les citoyens, préserver les équilibres de la protection sociale et renforcer notre souveraineté sanitaire.

Sur les prix, le cadre a été revu pour corriger des déséquilibres installés depuis longtemps. Le projet de décret relatif à ce sujet est toujours en cours de discussion et suit son parcours institutionnel. C’est une étape importante, mais elle s’inscrit dans un ensemble plus large. La question de la disponibilité est tout aussi centrale.

Les mécanismes d’anticipation des tensions et de gestion des ruptures ont été renforcés, en coordination étroite avec l’Agence du médicament et des produits de santé (AMMPS) et les industriels. L’objectif ici est d’éviter que les patients subissent des ruptures ou des délais injustifiés.

Nous avons également engagé un travail de fond avec l’industrie nationale.

Une politique du médicament durable ne peut pas se construire contre l’industrie, mais avec elle. Cela passe par la visibilité réglementaire, l’encouragement à la production locale et l’émergence de champions nationaux.

Enfin, la régulation évolue notamment grâce au travail réalisé par l’AMMPS. La digitalisation des procédures, la simplification des autorisations, la mise en place d’un observatoire du médicament vont permettre plus de transparence, plus d’efficacité et une prise de décision fondée sur les données.

Cela doit permettre des décisions plus rapides, plus transparentes, appuyées sur des données fiables. L’ensemble de ces projets se fait en concertation et en partenariat avec les fédérations du secteur.

Quel message adressez-vous aux citoyens encore sceptiques ?
Le scepticisme des citoyens est compréhensible. Le système de santé a accumulé, pendant des années, des retards et des déséquilibres qui ne peuvent pas être corrigés en quelques mois.

La réforme engagée n’efface pas instantanément les difficultés du quotidien. Ce qui a changé en revanche, c’est la trajectoire.

Pour la première fois, le Maroc dispose d’une réforme globale, structurée et cohérente, qui agit simultanément sur la gouvernance, l’offre de soins, les ressources humaines, le financement et la régulation.
Tout n’est pas encore visible partout. Mais les fondations sont en place, les institutions fonctionnent et le système avance. C’est sur cette durée qu’il faut juger la réforme.