Argent
Sorec : Mutualiser autour de la filière équine
Cet écosystème repose en grande partie sur les revenus générés par les jeux hippiques. Une taxation supplémentaire sur les paris mutuels entraînera une diminution des revenus des paris légaux, une baisse des revenus de l’État, ainsi qu’une réduction des fonds disponibles pour soutenir l’élevage.
Jeudi 7 novembre. Les clients sont rares dans ce bistro du centre-ville de Casablanca, réputé pour ses grillades au feu de bois et ses vibes chaleureuses et électriques, typiques des points de vente PMU. Non, le prix des brochettes n’a pas flambé sur les braises du coût de production ou d’importation de la viande rouge !
La clientèle du sandwich bon marché est d’ailleurs toujours là. Néanmoins, pour son en-cas du midi, elle est privée de cette sauce adrénaline, secrétée en bonus avec une mise sur un Quinté… Un pari hippique qui laisse rêveur le temps de quelques minutes que dure une course pouvant rapporter gros.
Ce sont d’ailleurs les clients réguliers du Pari Mutuel, les passionnés de ce sport et ses sensations euphoriques, qui font défaut ce jour-là. Et ce sont bien eux qui font tourner ce café où Abdellah est serveur depuis 30 ans.
«C’est un avant-goût de ce qui risque de devenir notre quotidien si cette nouvelle taxe sur les gains de jeux est instaurée chez nous en 2025», nous lance-t-il sur son ton de psychologue de comptoir. «Quoi encore ? Croire que les Marocains vont jouer moins ou encore partager avec l’État, c’est comme miser sur un tocard.
Les «vrais» parieurs vont toujours trouver le moyen de contourner cette taxe. On va sans doute assister au grand retour des cafés PMU clandestins, sans parler des sites web étrangers qui ont déjà leur public parce qu’ils payent mieux», poursuit celui qui a vu défiler sur ses chaises hautes tant de profils de joueurs.
Ça se passe en France !
Les yeux rivés sur l’écran de télévision, Abdellah renchérit : «Au moins en France, les gens se battent et ils osent discuter ouvertement des conséquences d’une telle décision». Ce jour-là effectivement, la chaîne Equidia a cédé sa fréquence à une station d’information continue qui diffuse un débat sur la mobilisation contre la taxation des paris hippiques, une proposition mort-née dans le budget français 2025.
Le hashtag #Halteàlataxe a mobilisé pas moins de 10.000 professionnels de la filière qui ont manifesté dans la capitale pour alerter sur les dangers d’envisager une telle disposition. Et pour marquer le coup, les courses dans tous les hippodromes de l’Hexagone sont annulées ce 7 novembre: un événement apocalyptique qui ne s’est produit jusque-là qu’à deux reprises dans la longue histoire des courses hippiques françaises, notamment lors du Covid-19 et durant la Seconde Guerre mondiale…
D’ailleurs, si le comptoir d’Abdellah est déserté aujourd’hui (tout comme le guichet PMU adjacent), c’est justement parce que les réunions des différents hippodromes français sont les plus suivies et donc les plus prisées par les parieurs marocains. Évidemment, la cagnotte française et les cotes affichées par les médias de turf français n’ont rien à avoir avec les gains au Maroc.
Ce qui est gagné au Maroc, c’est 70% de ce qui a été joué sur le sol. Mieux encore, ce taux de retour au joueur s’applique quasiment course par course… C’est le principe fondamental du pari mutuel qui ne compense jamais entre tirages, contrairement aux autres formes de paris où l’on joue contre l’opérateur ou le casino qui a la marge d’élaborer une stratégie de redistribution entre ses lignes de jeux…
La Sorec en jeu
Au Maroc hippique, c’est la Société royale d’encouragement du cheval (Sorec), entité publique placée sous la tutelle du département de l’Agriculture, qui assure entre autres les missions de l’organisation des courses, la gestion des jeux, ainsi que la réalisation et l’exploitation des infrastructures.
Cette entité qui brasse actuellement un total des mises joueurs dépassant les 8 milliards de dirhams (TVA de 20% et droits de timbre de 0,25% inclus) réalise encore le gros de son chiffre sur les courses françaises. Car jusqu’aux débuts des années 2000, les courses marocaines étaient insignifiantes.
Le programme de l’ancêtre de la Sorec se limitait à une ou deux réunions phares de la journée française. Il prenait fin vers 14h, laissant la voie ouverte aux tripots clandestins – des cafés où des bookmakers faisaient leur loi – pour absorber la capacité additionnelle de mise des joueurs.
La restructuration effective menée à partir de 2003 a été concluante. En se voyant attribuer les activités hippiques ainsi que les activités des haras nationaux (plus tard en 2011), la structure publique s’est retrouvée au centre de l’écosystème équin national et a pu construire un modèle économique vertueux quasiment unique au monde.
En comparaison au système français, la Sorec à elle seule cumule les prérogatives des deux entités phares de l’institution des courses hippiques que sont France Galop et la Société du trotteur français avec leurs organigrammes tentaculaires.
La mue de la Sorec du début du millénaire s’est en effet accompagnée d’une métamorphose de la filière équine au Maroc.
Dans tous les domaines, une évolution significative est ressentie : formation aux métiers liés au cheval, mise à niveau des haras nationaux, équipement des hippodromes, soutien à l’élevage des races locales, valorisation du patrimoine équestre, notamment l’art de Tbourida…, sont autant d’acquis cumulés grâce à une vision cohérente de la gestion de la filière, mais aussi grâce au développement de la branche des courses hippiques qui a fait de son côté un saut quantique dans toutes ses composantes : numérisation des process, modernisation des systèmes de courses, retransmission télévisuelle, contrôle antidopage…
Le regain de confiance des éleveurs dans les courses locales qui se tiennent quasiment chaque jour dans les sept hippodromes du Royaume est palpable : nous sommes passés à une centaine de courses hippiques annuelles organisées au début du millénaire à 3.016 courses actuellement, disputées par quelque 7.000 chevaux.
Exportateur de courses
Une de ces courses marocaines du jour vient justement de prendre le départ à Meknès. Abdellah et ses clients sont désormais tous tournés vers le deuxième poste de télévision, branché à la webTV de la Sorec.
La France a beau faire grève, le Maroc joue, car la société en charge des paris hippiques a su meubler son programme de la journée. Avant cette réunion locale, des courses australiennes ont été au menu et suivront d’autres réunions en Amérique latine.
Un programme que la Sorec est capable d’établir grâce aux multiples partenariats établis avec ses homologues à travers le monde, entre autres dans les pays africains où elle se positionne comme un opérateur modèle.
Depuis plusieurs années déjà, la Sorec s’est lancée dans une stratégie de diversification de son contenu, de manière à ne pas rester exclusivement dépendante des courses françaises, mais aussi pour offrir le jeu sur différents canaux horaires répondant aux besoins des parieurs.
Elle peut désormais proposer plusieurs courses étrangères, notamment anglaises, américaines, sud-américaines et australiennes. Mieux encore, la Sorec s’est hissée au rang de leader africain des opérateurs de jeu et arrive depuis quelques années à exporter quelques courses marocaines sur plus de 10 pays dans le monde. Une prouesse qui témoigne de l’alignement des standards de ses courses sur les normes mondiales.
La Sorec est par ailleurs la seule société des jeux en Afrique à avoir développé son propre super calculateur capable de gérer plus d’un million d’opérations de prises de jeux quotidiennement, dont une majorité s’effectue dans un temps limité, soit dans les dernières minutes ou secondes précédant la course.
«Ce système central baptisé «GAMMA system by SOREC» est surtout capable de restituer la répartition des gains quelques secondes à peine après la validation des résultats d’arrivée. C’est une de ces créations 100% marocaines qui doit nous rendre fiers surtout qu’il a permis à la Sorec de devenir autonome sur le plan technologique», nous explique un ingénieur qui a contribué au projet.
L’élan de développement de toute une filière risque d’être freiné par l’introduction de cette taxe sur les gains des joueurs. Toutes les expériences internationales prouvent qu’une surtaxation fait des ravages dans l’écosystème équin.
En Allemagne, par exemple, une baisse globale de 30% d’élevage a été constatée et 40% des socioprofessionnels ont quitté le milieu. Idem en Belgique où il ne reste plus que 5 hippodromes en activité sur les 10 que comptait le pays.
Enfin plus proche de nous, en Tunisie, l’introduction par la Loi de finances 2016 d’une taxe de 25% sur les bénéfices provenant des jeux de hasard a eu pour conséquence de réduire la masse des enjeux de 30 à 50%. L’ensemble de ces pays ont cherché à revenir sur cette décision, quelques années après avoir constaté les ravages, mais le mal était déjà fait. Dommage alors de suivre de tels mauvais pas !
