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Salma Benaddou Idrissi : «Le Maroc construit progressivement les bases d’un écosystème venture solide»

Depuis sa création en 2022, le Fonds de Venture Capital a réalisé sept investissements au Maroc, au Sénégal, en Tunisie et au Cameroun, dans des secteurs stratégiques tels que la mobilité, la logistique, le retailtech, la cybersécurité, le SaaS et la fintech.

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À la tête de Kalys Ventures, Salma Benaddou Idrissi défend une vision exigeante et engagée du capital-risque au Maroc. Positionné dès l’amorçage, le fonds mise sur l’accompagnement opérationnel et l’ouverture internationale pour faire émerger des champions régionaux. Dans un écosystème encore en structuration, elle revient sur les avancées, les défis persistants et les signaux encourageants d’une maturité en construction.

L’écosystème des start-up au Maroc connaît ces dernières années une dynamique renouvelée. Dans ce contexte de transformation, quelle place occupe aujourd’hui Kalys Ventures ? Et quel bilan dressez-vous de son parcours depuis sa création ?
Depuis sa création en 2022, Kalys Ventures a fait le choix assumé d’investir dans le segment early-stage, en pré-seed, seed et pré-série A. Nous avons la conviction que c’est à ce stade que se joue l’essentiel de la trajectoire d’une start-up, et c’est donc là que nous avons choisi de nous positionner.

Nous avons structuré un modèle autour de trois piliers complémentaires : un deal flow qualifié, des passerelles opérationnelles avec les corporates et un réseau international d’investisseurs et de partenaires.

Cette plateforme nous permet d’aller au-delà du simple apport en capital et d’agir comme un véritable sparring-partner auprès des entrepreneurs, en les accompagnant dans leur accélération commerciale, la préparation de leurs levées et leur expansion, au Maroc comme à l’international.

À ce jour, nous avons réalisé sept investissements au Maroc, au Sénégal, en Tunisie et au Cameroun, dans des secteurs stratégiques tels que la mobilité, la logistique, le retailtech, la cybersécurité, le SaaS et la fintech.

Avec le lancement de notre deuxième fonds, notre ambition est désormais de changer d’échelle en capitalisant sur l’expérience acquise et les enseignements tirés de nos premiers investissements.

Comment sélectionnez-vous les projets que vous décidez d’accompagner ?
Notre approche est simple dans les principes, mais très exigeante dans l’exécution. Le premier critère, c’est toujours l’équipe. Nous recherchons avant tout des fondateurs capables d’exécuter vite, d’apprendre vite et de tenir dans la durée.

Nous accordons une attention particulière à ceux qui connaissent intimement leur marché, car cette compréhension se traduit souvent par des solutions plus justes et plus solides. Ensuite, on regarde le marché. On privilégie des marchés larges, avec un potentiel d’expansion régionale ou continentale, parce que notre thèse est africaine, pas seulement marocaine.

Troisièmement, le problème adressé et le produit. Est-ce que le problème est réel, fréquent, suffisamment douloureux pour créer une vraie demande ? Est-ce que le produit y répond de manière convaincante, avec une traction qui le prouve ou à défaut une capacité claire à atteindre rapidement un product market fit ?

Et dès l’entrée, on réfléchit aux scénarios de sortie. Qui pourrait acquérir cette start-up dans cinq ans ? Y a-t-il des acteurs stratégiques régionaux ou internationaux positionnés sur ce secteur qui nous permettraient d’avoir une liquidité ?

Quels sont aujourd’hui les secteurs dans lesquels vous observez les innovations les plus prometteuses au Maroc ?
Notre lecture est assez simple : les plus belles opportunités ne se trouvent pas nécessairement dans des secteurs “nouveaux”, mais dans des secteurs clés de l’économie qui doivent être profondément transformés.

Dans ces industries, les inefficiences restent importantes, et la technologie devient un levier direct d’amélioration des marges, de productivité et de structuration des marchés. C’est dans cette logique que nous regardons en priorité certains secteurs.

La fintech, d’abord, portée par des besoins encore significatifs en inclusion financière. Mais aussi des industries comme l’agriculture, où les enjeux d’irrigation, de production et de pilotage ouvrent des perspectives majeures. La logistique, avec des besoins évidents de rationalisation et d’efficacité, ou encore la mobilité, où la demande pour des solutions plus durables et plus efficientes s’accélère.

Enfin, certaines verticales, comme la cybersécurité, prennent une dimension stratégique, à la fois en termes de souveraineté et de valorisation des talents locaux.

Le financement de l’innovation reste un défi structurel dans la région. Les investisseurs marocains sont-ils prêts à prendre davantage de risques ?
Historiquement, l’investissement au Maroc s’est construit autour d’actifs tangibles et de modèles éprouvés. Le venture capital demande une autre posture, une tolérance au risque différente, et une capacité à raisonner sur des horizons plus longs. Ce n’est pas dans la culture d’investissement traditionnelle, et il faut le reconnaître.

Sur le terrain, le constat est clair : le venture capital reste une classe d’actifs jeune au Maroc et les repères traditionnels ne permettent pas toujours de l’analyser correctement. Les questions de valorisation, de rentabilité ou de lecture des multiples sont légitimes. Notre rôle consiste précisément à contribuer à cette pédagogie de marché.

Mais ce serait une erreur de s’arrêter à ce constat, parce que la dynamique est tout de même en train de changer. De plus en plus de family offices et d’investisseurs privés cherchent à comprendre, à observer, parfois à tester avec des tickets limités. Les initiatives publiques jouent un rôle catalyseur très important, voire essentiel.

Le Fonds MohammedVI, Tamwilcom, la CDG et le ministère de la Transition numérique envoient un signal fort au marché et contribuent à réduire le risque perçu. Et les corporates commencent à s’impliquer, pas seulement comme clients de start-up, mais comme investisseurs.

Ce qui va accélérer cette évolution, c’est la pédagogie et les premiers exits. Quand les investisseurs marocains verront concrètement ce que le venture capital peut générer comme retour, la conversation changera de nature. C’est pour ça que notre rôle ne s’arrête pas à investir. On accompagne aussi cette montée en compréhension du marché, parce que c’est une condition nécessaire pour que l’écosystème passe à l’échelle.

La diaspora marocaine joue un rôle croissant dans la création de start-up à l’international. Comment Kalys Ventures peut-elle contribuer à créer des passerelles avec ces talents ?
La diaspora marocaine constitue un levier stratégique. Elle apporte des compétences, une exposition internationale et une forte exigence d’exécution, acquises dans des écosystèmes plus matures.

Chez Kalys Ventures, nous jouons un rôle de passerelle en investissant dans des start-up portées par la diaspora et en facilitant leur ancrage dans l’écosystème local.

Deux de nos investissements en sont déjà issus, ce qui reflète une conviction forte: la diaspora constitue un vivier exceptionnel de talents. Mais au-delà de l’expertise, il y a aussi quelque chose de plus profond.

Un Marocain du monde portera toujours le maillot du Maroc. Et cette dimension est clé, parce qu’elle permet de créer des rôles modèles, d’ouvrir la voie, de faire sauter certains plafonds de verre, et surtout d’inspirer la prochaine génération d’entrepreneurs.

Selon vous, quelles sont les principales faiblesses de l’écosystème entrepreneurial marocain aujourd’hui ?
Le défi, c’est qu’on est encore un écosystème jeune. Et un écosystème jeune, par définition, a plusieurs chantiers ouverts en même temps.
Le premier chantier concerne le cadre réglementaire et les instruments financiers.

Le marché manque encore d’outils réellement adaptés au venture capital. L’absence de mécanismes comme les SAFE freine concrètement la fluidité des investissements.

Le deuxième défi, c’est le passage à l’échelle. Beaucoup de start-up construisent bien localement, mais peinent à franchir le cap de l’expansion régionale, dans des marchés encore fragmentés et complexes.

Et le troisième, c’est le manque de grandes histoires. Pas assez d’exits, pas assez de success-stories visibles pour créer un véritable effet d’entraînement.

Or, c’est précisément là que se situe le nœud du sujet. Tant qu’il y a peu de références visibles, le risque perçu reste élevé.
Et tant que le risque perçu est élevé, le capital reste prudent. C’est pour ça que la mobilisation du capital local est absolument essentielle. Parce que le capital international ne vient jamais en premier, il suit les dynamiques locales.

Si les investisseurs marocains s’engagent davantage, ils envoient un signal de confiance fort sur le marché. Et c’est ce signal qui permet ensuite d’attirer des fonds internationaux, de fluidifier le financement et, in fine, de faire émerger ces fameuses success-stories.