Argent
Établissements publics : Les promesses de la transformation en S.A.
Plusieurs établissements publics qui exercent une activité marchande doivent se transformer en sociétés anonymes, d’ici juillet 2026. Ce vaste mouvement transformateur impulsé par l’État ouvrirait la voie à une nouvelle génération d’établissements publics à gouvernance hybride. Décryptage.
L’année 2026 s’annonce charnière pour l’organisation et la gouvernance de plusieurs établissements publics (EP), en l’occurrence ceux exerçant une activité marchande et relevant du périmètre de l’ANGSPE (Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État). Et pour cause, ces EP sont appelés à être transformés en sociétés anonymes (SA) dans un délai légal fixé au 26 juillet 2026.
D’où l’incontournable interrogation : Quel est l’intérêt pour l’État d’opérer ce vaste mouvement de transformation ? Autre question cruciale : La forme juridique de SA est-elle compatible avec la mission de service public dont s’acquittent certains EP ?
«La Vie éco» a interpellé sur ces aspects, et bien d’autres, Zakaria Fahim, expert-comptable, commissaire aux comptes et managing partner du cabinet BDO Maroc qui voit dans cette réforme de grande ampleur une étape décisive pour la modernisation de l’appareil public.
Repositionner l’État dans l’économie
Pour l’heure, force est d’admettre que la transformation en SA du premier groupe d’établissements publics (Ompic, Onhym, ONDA, ANP) est sur les rails, comme en témoigne l’introduction de différents projets de loi dans le circuit d’approbation.
«Cette réforme structurelle attendue et mûrement réfléchie appelle une lecture stratégique: il ne s’agit pas d’un simple changement de forme juridique, mais d’un repositionnement du rôle de l’État dans l’économie, et ce, en tant qu’architecte du développement, de catalyseur de performance et garant de l’intérêt général», analyse notre interlocuteur, reconnu pour sa grande expertise en matière de gouvernance des entreprises.
En clair, le patron de BDO Maroc considère que le mouvement transformateur engagé par l’État répond à une exigence triple : efficacité, transparence et attractivité.
«Pour les EP, passer en SA revient à s’aligner sur les standards de gouvernance et de performance des entreprises privées, tout en gardant, si nécessaire, un contrôle stratégique via la détention du capital», explique-t-il, pour ce qui est de l’efficacité.
En d’autres termes, sur le même registre, ce passage permet d’introduire des comités indépendants, une gestion par objectifs, des indicateurs de performance clairs et, surtout, une culture du résultat. En résumé, selon notre expert, il s’agit de faire évoluer ces établissements d’une logique de moyens vers une logique d’impact.
Concernant le volet de la transparence, notons que le statut de SA impose des obligations de reporting, d’audit externe et de publication des comptes, ce qui renforce la redevabilité envers l’État-actionnaire, les citoyens-usagers et les partenaires financiers.
En outre, de l’avis de bon nombre de spécialistes de la gouvernance des entreprises, le statut juridique de SA est à la fois un outil et un gage de confiance dans un contexte où l’exemplarité de l’action publique est fortement attendue.
Enfin, l’attractivité des EP (auprès des investisseurs) est amenée à s’accroître, puisqu’en devenant des SA, ils deviendraient plus agiles et pourraient ainsi plus facilement acquérir des participations, mobiliser des financements sur les marchés, nouer des partenariats stratégiques avec le privé et surtout intégrer des logiques d’innovation.
«C’est une porte ouverte vers la compétitivité régionale et continentale, notamment dans la perspective de la Zlecaf», prédit notre source.
Des projets structurants dans le pipe
La transformation de l’Onhym en SA est incarnée par le projet de loi numéro 56.24. Ce dernier, introduit dans le circuit législatif, est adopté en Conseil de gouvernement en fin juin 2025.
Pour rappel, cette réforme de grande envergure se déroule dans un contexte hautement stratégique pour l’Onhym. Concrètement, l’Office public s’emploie à renforcer les recherches sur les métaux précieux et ceux liés à la transition énergétique. De plus, dans le cadre de l’activité Midstream, l’Onhym poursuit le développement de deux projets cruciaux, en l’occurrence les Gazoducs Africain Atlantique (AAGP) Nigéria-Maroc et Maghreb-Europe (GME).
Sur le plan financier, les investissements de l’entité publique devraient atteindre 428 MDH en 2025, tandis que l’endettement atteindrait 328 MDH pour couvrir les besoins du programme d’investissement concernant le projet du Gazoduc Nigéria-Maroc et le projet gazier Tendrara. Notons tout de même que le résultat net devrait afficher un déficit de 109 MDH.
Par ailleurs, la transformation de l’ONDA en SA est dans le pipe, alors que l’Office public entame une phase essentielle pour la modernisation et le renforcement des capacités aéroportuaires du Royaume, avec notamment la mise en œuvre de la Stratégie Aéroports 2030.
La structure dirigée par Adel El Fakir pilote actuellement plusieurs chantiers structurants et capitalistiques, parmi lesquels le relèvement de la capacité de l’aéroport Casablanca Mohammed V de 14 à 35 millions de passagers d’ici 2029 et l’extension et la modernisation des aéroports de Marrakech, Agadir, Tanger et Fès, afin de doubler leurs capacités.
Au registre financier, notons qu’au titre de la période 2025-2030, le programme d’investissement prévisionnel de l’ONDA, qui devrait générer un résultat net de 975 MDH en 2025, est conséquent. Il est évalué à 38 MMDH (dont 25 MMDH consacrés à la capacité d’accueil des aéroports).
Quant à l’ANP, dont le projet de loi encadrant sa transformation a entamé son parcours législatif (avec son adoption en Conseil de gouvernement en décembre 2025), elle enregistre une hausse continue du trafic global traité par les différents ports sous sa gestion.
L’Agence publique doit déployer un programme d’investissement structurant (2026-2028) de 3,3 MMDH, dont près de 75% consacrés aux infrastructures, en vue d’augmenter les capacités portuaires et de renforcer la résilience face aux risques climatiques.
Une gouvernance différenciée
À la question de savoir si le statut de SA est parfaitement compatible avec la mission de service public, Fahim répond par l’affirmative, mais à condition, selon lui, de clarifier le contrat stratégique entre l’État et l’entreprise en question. «Le binôme mission marchande/rôle public n’est pas antinomique. Il nécessite simplement une gouvernance différenciée», fait-il observer.
Notons que des outils existent pour encadrer cette dualité, à l’instar des contrats d’objectifs pluriannuels pouvant fixer des indicateurs sociaux et territoriaux en plus des indicateurs économiques.
En outre, l’État peut aussi instaurer des mécanismes de subvention croisée ou des obligations de service universel, à l’image des pratiques en Europe.
Pour notre expert, la vraie question est de savoir si les citoyens souhaitent avoir des établissements rigides, sur-administrés et sous-efficients, ou des entités agiles, pilotées par la performance, mais tenues à leurs engagements sociaux.
En clair, le statut de SA permet d’orchestrer cette articulation, mais à condition de garder une main ferme sur la stratégie et souple sur l’opérationnel.
Vers un nouveau pacte de confiance
Concernant des établissements publics comme l’ONEE et l’AASLM (Agence pour l’aménagement du site de la lagune de Marchica), des études de repositionnement stratégique ont été lancées, afin de préciser le périmètre d’intervention des futures SA et l’articulation avec leur écosystème.
«La réforme à venir pour l’ONEE et l’AASLM est plus qu’un changement de statut : elle préfigure un modèle renouvelé d’intervention publique», confie le patron du cabinet BDO Maroc.
À l’évidence, pour ces entités (voir encadré) opérant dans des secteurs sensibles (énergie, aménagement territorial, résilience climatique), leur transformation doit s’accompagner d’une redéfinition claire de leur périmètre d’intervention, de leurs responsabilités vis-à-vis des populations et des garanties qu’elles offrent en matière de durabilité et d’inclusion.
«Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de privatiser le service public, à travers la dynamique de transformation des EP concernés en SA, mais de leur redonner les moyens d’agir à la hauteur des attentes du XXIe siècle», conclut notre expert.
Entre nouveau cycle d’investissement et défi d’indépendance énergétique
L’Agence pour l’aménagement du site de la lagune de Marchica (AASLM) a été au cœur de l’actualité économique fin décembre 2025, avec notamment l’annonce de son nouveau cycle d’investissement (2026-2027) consistant en la mobilisation de 900 MDH.
Et ce, pour le financement du développement de l’écosystème économique, urbain et touristique, ainsi que l’amélioration des infrastructures et de la connectivité territoriale, logistique et numérique de Marchica et de Nador.
Concernant l’ONEE, dont le périmètre d’intervention sera redéfini dans le cadre de sa transformation en SA, il importe de souligner que l’Office déficitaire en 2025 pilote plusieurs chantiers structurants hautement stratégiques pour l’indépendance énergétique et la souveraineté hydrique du Royaume.
La poursuite des infrastructures de transfert d’eau interbassins (capacité de 800 Mm³/an), la réalisation de stations de dessalement d’eau de mer (900 Mm³/an) alimentées à 100% par l’énergie renouvelable, la mise en place de la ligne électrique (HVDC) de 1.400 km reliant le Sud et le Centre, ainsi que le développement de centrales à cycle combiné au gaz naturel (1.500 MW) sont autant de projets cardinaux portés par l’entité publique. Laquelle devra investir plus de 35,4 MMDH entre 2026 et 2028.

