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Crowdfunding : Entre promesses de succès et défis de taille
Le fort ancrage de la culture de la Zakât, le manque de diversification des produits de placement, ainsi que le foisonnement de bons projets, sont autant d’arguments qui militent en faveur de l’essor du crowdfunding au Maroc. Toutefois, cette source de financement embryonnaire doit s’affranchir du flou fiscal et bénéficier d’un important coup de pouce.
Aujourd’hui, si aucune société de financement collaboratif (SFC) réalisant des opérations de catégorie «investissement» n’est agréée par l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), ce n’est pas le cas des plateformes de crowdfunding exerçant les opérations de catégorie «prêt» et «don», dont les agréments sont délivrés par Bank Al-Maghrib (BAM).
Interpellé sur les derniers développements du secteur du financement collaboratif encore embryonnaire au Maroc, Eric Asmar, PDG de Happy Smala, laboratoire d’innovation, spécialisé en approches et en finance collaborative, révèle : «Jusqu’à présent, en dépit des rumeurs, seuls trois agréments ont été délivrés par BAM à deux sociétés de financement collaboratif, en l’occurrence Akkan Crow-dfunding et Kiwi Collecte». Toujours est-il qu’il faut plus de trois agréments pour bâtir un véritable écosystème au Maroc.
L’assertion d’Eric Asmar, qui a publié le baromètre du crowdfunding 2021-2023 au Maroc, est étayée par Nasser Kettani, cofondateur et directeur associé d’Akkan Crowdfunding, rencontré en marge des deuxièmes Assises des industries culturelles et créatives, lesquelles se sont tenues du 2 au 3 octobre 2024 à Rabat.
«Nous avons reçu en mai 2024 deux agréments pour les opérations de “don” et de “prêt”, délivrés par l’institut d’émission», confie-t-il à La Vie Éco. Au-delà de la question des agréments qui ont une très grande importance, le secteur régi par un arsenal juridique étoffé (loi n° 15-18 régissant les activités de financement collaboratif, décret d’application, neuf circulaires de Bank Al-Maghrib…) est partagé entre un avenir prometteur au Maroc et plusieurs défis de taille.
Avenir prometteur
Nasser Kettani prédit un avenir radieux à l’activité naissante au niveau national. Il évoque dans ce sens l’existence de beaucoup de bons projets affichant des besoins de financement, susceptibles d’être satisfaits par le financement collaboratif, notamment dans les secteurs de l’agriculture, la tech, la logistique, le tourisme et les industries créatives et culturelles. D’ailleurs, la plateforme Akkan Crowdfunding compte déjà près de 200 projets. Certains sont consultables, d’autres ne le sont pas encore.
Pour Eric Asmar, qui a identifié plusieurs niveaux du potentiel de développement du crowdfunding au niveau national, le fait que la culture de la Zakât soit profondément ancrée au Maroc est un bon point pour l’expansion du crowdfunding, notamment pour le don avec ou sans contrepartie. Faut-il le rappeler, l’arsenal juridique distingue trois catégories d’opérations du crowdfunding : le «don», le «prêt» et «l’investissement». Les plafonds autorisés par contributeur pour les opérations des trois catégories susmentionnées sont respectivement 450.000 DH, 3 MDH et 5 MDH.
«Pour le don, ce mode de financement alternatif ne fera que formaliser une pratique courante au Maroc pour des levées de fonds en faveur des porteurs de projets», renseigne Eric Asmar. Et d’indiquer : «Le plus grand potentiel de croissance se trouve dans les catégories “prêt” et “investissement”, car la plupart des entreprises marocaines et africaines au sens large font recours, en amorçage, à la dette privée mais de façon informelle (cercle familial, partenaires, etc.)».
À noter que le benchmark international montre que le rythme de croissance des catégories «prêt» et «investissement» est supérieur à celui du don.
Autre paramètre propice à l’essor du crowdfunding dans le Royaume, selon Eric Asmar, est le financement collaboratif qui constitue une nouvelle source de placement alternative aussi bien pour les Marocains que pour les MRE, et ce, dans un contexte local ne présentant pas, selon lui, une large palette de produits de placement et d’épargne. De plus, toujours d’après notre source, les investissements et placements en crowdfunding peuvent être beaucoup plus rentables que les comptes sur carnet (plafonnés à 400.000 DH), par exemple, avec en prime des tickets d’entrée faibles et donc à la portée d’un grand nombre de Marocains.
Gare au flou fiscal !
En dépit de ces éléments, propices à l’essor du crowdfunding dans le contexte local, nos deux interlocuteurs alertent sur plusieurs obstacles.
Nasser Kettani, qui espère le démarrage de l’activité de la plateforme Akkan Crowdfunding d’ici la fin de l’année (après la publication des deux agréments au Bulletin officiel), pointe du doigt le flou fiscal qui entoure le crowdfunding. «Au Maroc, l’arsenal juridique ne détermine pas clairement le régime fiscal qui sera appliqué aux contributeurs et aux porteurs de projets», déplore-t-il.
Et pourtant, selon Eric Asmar, le levier fiscal peut être utilisé afin d’accompagner le démarrage du secteur qui aura besoin d’un coup de pouce à ses débuts. Il évoque, dans ce sens, l’opportunité de créer des incitations fiscales, sous forme de dons, permettant aux contributeurs de bénéficier de réduction ou d’exonération d’impôt. Ce qui constitue, selon lui, un motif d’encouragement pour les donateurs potentiels.
Notons que la France a instauré un dispositif fiscal incitatif pour les opérations de don afin de promouvoir le crowdfunding. L’activité s’y est fortement développée et pèse près de 2 milliards d’euros en l’espace de six ans.
Ces acteurs qui doivent jouer le jeu
Pour multiplier les chances de succès du crowdfunding au Maroc, nos deux interlocuteurs s’accordent sur le fait qu’un grand effort de sensibilisation doit être déployé auprès du grand public et des cercles d’entrepreneurs. «Outre les plateformes de crowdfunding, le régulateur, les banques et les établissements de paiement doivent aussi être les acteurs de ce nouveau mouvement, car ils sont bien placés pour crédibiliser ce mécanisme de financement auprès des contributeurs et des porteurs de projets», indique Eric Asmar. Dans le même ordre d’idées, Nasser Kettani, qui trouve normal le retard du démarrage de l’activité au Maroc, a souligné l’importance des multiples partenariats à bâtir et du travail en synergie avec l’ensemble des principaux acteurs.