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Comment le Maroc façonne son écosystème du capital-risque

Avec l’émergence de fonds spécialisés et une nouvelle génération d’entrepreneurs, le Royaume veut faire du venture capital un moteur de croissance et d’innovation. Mais entre déficit de liquidité, manque de grands exits et prudence des investisseurs, l’écosystème reste à un tournant.

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Casablanca, Rabat, Benguerir ou Tanger, un nouveau langage économique s’impose. On y parle désormais de pré-seed, de seed, de sérieA, de product market fit, de traction ou encore de scale-up.

Un lexique longtemps réservé à la Silicon Valley, à Londres ou à Paris, qui s’installe progressivement dans l’écosystème entrepreneurial marocain. Le changement n’a rien d’anecdotique.

Il traduit une mutation plus profonde : celle d’un pays qui, historiquement, a construit sa dynamique économique autour d’actifs tangibles (notamment dans l’immobilier, les infrastructures, l’industrie ou le commerce) et qui commence à considérer l’innovation comme un actif stratégique.

Dans un contexte mondial marqué par l’accélération technologique, la montée des enjeux de souveraineté numérique et la compétition internationale pour les talents et les capitaux, le venture capital devient à la fois un outil financier et un instrument de politique économique.

«Le Maroc construit progressivement les bases d’un écosystème venture solide», résume Salma Benaddou Idrissi, managing partner de Kalys Ventures, fonds de capital-risque basé à Casablanca. Une formule qui résume bien l’état du marché : encore jeune, encore en structuration, mais dont les fondamentaux commencent à se consolider.

Le venture capital reste, au Maroc, une classe d’actifs relativement récente. Contrairement au private equity traditionnel, qui intervient sur des entreprises matures avec des cash-flows lisibles, le capital-risque consiste à financer des start-up dès leurs premiers stades de développement. L’idée est simple: accepter un taux d’échec élevé pour capter quelques trajectoires capables de générer des rendements hors norme.

Mais ce modèle suppose un changement profond de culture. «Le venture capital demande une autre posture, une tolérance au risque différente et une capacité à raisonner sur des horizons plus longs», souligne Benaddou Idrissi.

Ce constat est partagé par Mohamed Benboubker, fondateur et co-CEO d’Arrabet Holding, groupe spécialisé dans les solutions digitales, et qui observe depuis plusieurs années l’évolution du marché marocain : «La curiosité est réelle, mais la maturité n’a pas encore suivi», explique-t-il.

«Sur 15 ans, j’ai observé le même gap : l’investisseur cherche du concret et du court terme, le venture capital exige d’accepter l’ambiguïté et le temps long.» Selon lui, ce fossé ne pourra être comblé que par l’exemple.

«Ce gap se comble par l’exemple», insiste-t-il. C’est dans cette logique qu’Arrabet Holding structure aujourd’hui Arrabet Ventures, pensé comme un outil de croissance non organique pour accélérer via des opérations de fusion-acquisition et atteindre une taille critique à l’horizon 2030.

Start-up, une PME classique
Historiquement, l’investisseur marocain privilégie la visibilité, les garanties et les modèles éprouvés. L’idée d’investir dans une entreprise qui n’est pas encore rentable, parfois même pas encore stabilisée, reste contre-intuitive pour une partie du marché.

Le travail de pédagogie est donc immense. Valorisation, dilution, table de capitalisation, horizon de sortie, SAFE, multiples…, autant de notions qui s’installent progressivement dans les discussions entre entrepreneurs, family offices, corporates et investisseurs institutionnels.

Mais la responsabilité n’incombe pas uniquement aux investisseurs. «Les investisseurs lisent encore une start-up tech comme une PME classique (actifs, marges, rentabilité immédiate). Et beaucoup d’entrepreneurs ne savent pas construire une story de hyper-scale qui donne vraiment envie de parier », analyse Benboubker.

«Le marché a besoin des deux : des entrepreneurs qui prouvent, et des investisseurs qui apprennent à lire autrement». Comme dans la plupart des marchés émergents, la structuration du venture capital marocain passe d’abord par l’impulsion publique. Ces dernières années, plusieurs institutions ont joué un rôle de catalyseur.

Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, Tamwilcom, CDG Invest, ainsi que le ministère de la Transition numérique et de la réforme de l’administration ont multiplié les mécanismes d’appui.

Leur objectif est clair : réduire le risque perçu, attirer des investisseurs privés et créer un effet d’entraînement. Dans les marchés émergents, le signal envoyé par l’État joue un rôle déterminant. Le capital international observe d’abord la dynamique locale avant de s’engager. «Le capital international ne vient jamais en premier, il suit les dynamiques locales», rappelle Benaddou Idrissi.

Dernière illustration en date : le lancement d’un programme doté de 2,5 MMDH pour répondre au «missing middle», ce vide de financement entre l’amorçage et les séries A/B. Car si l’amorçage commence à se structurer, les tickets intermédiaires restent encore rares.

L’écosystème se professionnalise également grâce à l’émergence de nouveaux fonds. Kalys Ventures, créé en 2022, s’est positionné sur l’early-stage. Le fonds a déjà réalisé sept investissements au Maroc, au Sénégal, en Tunisie et au Cameroun, dans des secteurs comme la fintech, la mobilité, la logistique, le retailtech, la cybersécurité et le SaaS.

Autre acteur particulièrement dynamique : UM6P Ventures, le bras droit d’investissement de l’Université Mohammed VI Polytechnique. Fondé en 2019, il revendique plus de 27 investissements et s’est imposé comme un acteur de référence sur des verticales, comme la deeptech, l’agritech, la healthtech, la climatetech ou la greentech.

Son portefeuille comprend notamment Chari, WafR, Terraa ou encore Atarec. 212 Founders, lancé par CDG Invest, combine, quant à lui, accélération et financement. Le programme a accompagné des dizaines de start-up marocaines et africaines avec l’ambition de faire émerger des scale-up régionales. De son côté, Al Mada Ventures, adossé au groupe panafricain Al Mada, apporte au marché une capacité d’investissement plus importante et une vision continentale.

Au-delà du financement, les attentes vis-à-vis des venture capital évoluent fortement. «Le financement est la partie la plus simple», estime Benboubker. «Ce qu’on attend vraiment, c’est du réseau pour accélérer l’accès aux marchés, du recul stratégique pour challenger les décisions, et de la crédibilité par association pour ouvrir les bonnes portes.»

Un enjeu particulièrement stratégique dans des logiques de croissance externe ou d’expansion régionale. «Dans notre projet de croissance non organique chez Arrabet, ce troisième levier compte autant que le capital», ajoute-t-il. Avant de conclure par une formule qui résume l’évolution du métier : «Un venture capital qui n’apporte que de l’argent en 2026, c’est une opportunité manquée des deux côtés .»

Les exits pour changer d’échelle
Cette structuration s’opère dans un contexte mondial en pleine mutation. Après l’euphorie post-Covid de 2020 et 2021, marquée par des valorisations record et des levées massives, le marché mondial a connu une correction brutale entre 2022 et 2024. Hausse des taux, retour de l’exigence de rentabilité, baisse des valorisations : les investisseurs ont resserré leurs critères.

En 2025 et 2026, plusieurs grandes tendances redessinent le paysage mondial du venture capital. L’intelligence artificielle générative concentre une part importante des capitaux, que ce soit dans les infrastructures, les logiciels ou les usages métiers.

La deeptech connaît un regain d’intérêt, tout comme la climatetech, portée par la transition énergétique, la gestion de l’eau et l’agriculture intelligente. La cybersécurité devient une priorité mondiale avec la multiplication des cyberattaques, tandis que la souveraineté technologique s’impose comme un enjeu stratégique pour les États.

Le Maroc dispose justement d’atouts sur plusieurs de ces verticales. L’agritech, dans un contexte de stress hydrique, les énergies renouvelables, la fintech et la cybersécurité figurent parmi les secteurs où le Royaume peut tirer son épingle du jeu. Reste un défi majeur: le passage à l’échelle.

Si créer une start-up devient plus accessible, la faire grandir reste difficile. Beaucoup de start-up marocaines parviennent à valider leur modèle localement, mais peu réussissent à lever des tickets de 5 à 10 millions de dollars pour accélérer.

Autre verrou majeur : le manque d’exits. Un écosystème venture mature repose sur la liquidité. Or, le Maroc compte encore peu de grands rachats, peu d’introductions en Bourse et peu de sorties emblématiques. Pourtant, ces opérations jouent un rôle central : elles rassurent les investisseurs, recyclent du capital et créent des rôles modèles.

Enfin, la diaspora marocaine pourrait jouer un rôle déterminant. À Paris, Londres, Montréal, Dubaï ou San Francisco, les talents marocains évoluent dans des écosystèmes plus matures. Ils apportent du capital, des réseaux, une expertise opérationnelle et une crédibilité internationale.