Banques
Crédit bancaire : Le financement productif prend le dessus
La structure du crédit bancaire marocain se recompose. Alors que l’habitat et la consommation affichaient autrefois les rythmes de croissance les plus soutenus, l’équipement se démarque désormais, dans le sillage du nouveau cycle d’investissement que traverse l’économie.
Le crédit bancaire ne finance plus tout à fait les mêmes besoins qu’il y a quinze ans. L’évolution des encours fait apparaître une transformation progressive de sa structure.
Après une première partie des années 2010 marquée par la forte croissance des financements destinés aux ménages, suivie d’une montée en puissance de la trésorerie des entreprises, ce sont désormais les crédits à l’équipement qui impriment leur rythme à la croissance des concours bancaires.
Le contraste est particulièrement saisissant en 2025. Les crédits à l’équipement ont enregistré une progression proche de 23%, portant leur encours à environ 349 milliards de dirhams. Dans le même temps, les crédits à l’habitat n’ont augmenté que de 1,5%, à près de 226 milliards, et ceux à la consommation de 3,8%, à un peu plus de 58 milliards. Les crédits de trésorerie ont, eux, reculé de 2% à 251 MMDH.
En 2010, les crédits à l’habitat se sont établis à près de 124 MMDH, les crédits à la consommation à environ 32 milliards et les crédits à l’équipement à quelque 135 milliards. Cinq ans plus tard, les encours ont augmenté respectivement de 45% avec un TCAM de 7,7% et de 40% avec un rythme moyen d’environ 7,3% par an.
L’équipement, lui, a suivi une trajectoire nettement plus plate. Avec un encours passant d’environ 135 à 145 milliards de dirhams sur la même période, son TCAM est ressorti à seulement 1,5%. Autrement dit, pendant ces cinq années, l’habitat et la consommation ont progressé environ cinq fois plus vite que les crédits à l’équipement.
C’est dire que le financement des ménages occupait une place beaucoup plus dynamique qu’aujourd’hui. Immobilier résidentiel, équipement des foyers et consommation alimentaient la progression des encours alors que le financement de l’investissement des entreprises avançait nettement moins rapidement.
Le moteur des ménages s’essouffle
Cette configuration a commencé toutefois à s’éroder durant la seconde moitié de la décennie. Entre 2015 et 2021, les crédits à l’habitat ont continué certes d’augmenter, passant de 179,3 MMDH à environ 233,2MMDH, mais leur taux de croissance annuel moyen est tombé autour de 4,5%. Même constat pour les crédits à la consommation.
L’encours est passé de 46 MMDH en 2015 à près de 56 MMDH en 2021, soit un rythme moyen de l’ordre de 3% par an, très loin des 7% enregistrés durant la première moitié de la décennie.
Le crédit à l’équipement, de son côté, a entamé une phase de redressement progressif, mais sans encore devenir le moteur du marché. Son rythme est resté modéré et son encours tournait autour de 170 MMDH en 2021.
C’est surtout un quatrième compartiment qui a commencé alors à prendre davantage de poids: celui de la trésorerie. À fin 2021, les comptes débiteurs et crédits de trésorerie ont atteint 227,2 MMDH, en hausse de 10,3% sur un an. Ce changement de tendance est d’autant plus important qu’il préparait la rupture de 2022.
2022, la trésorerie accélère
En effet, avec la flambée des prix des matières premières, de l’énergie et des intrants, liée à une poussée de l’inflation, les besoins de fonds de roulement des entreprises s’étaient fortement accrus.
Le crédit bancaire servait alors davantage à financer les stocks et l’activité courante que l’investissement ou encore la consommation des particuliers. C’est ainsi qu’en 2022, les crédits de trésorerie ont connu une forte accélération, avec un encours en hausse de 15,5% à 259,5 MMDH, alors que les crédits à l’équipement sont restés beaucoup moins dynamiques.
Le mouvement traduit une économie confrontée avant tout à un renchérissement de ses besoins d’exploitation plutôt qu’à un besoin de financer de nouvelles capacités productives. Après deux années de progression soutenue, l’encours des crédits de trésorerie a affiché un recul, en 2023, de 1,2% à 261 MMDH. Le changement qui intervient ensuite est donc d’une autre nature.
Ce n’est plus la trésorerie qui accélère, mais l’équipement, dont l’encours de crédits s’est accéléré de 10,2%, à 198 MMDH. C’est à ce moment-là que s’est opéré le changement de moteur. La trésorerie a cessé de tirer les encours et l’investissement a progressivement pris le relais.
L’équipement, nouveau moteur
En 2023, les crédits à l’équipement ont commencé à prendre de la vigueur, avec un encours de près de 198 MMDH, en hausse de 5,8% par rapport à 2022.
Il s’est renforcé en 2023 avec une amélioration de 18%, contre seulement 2,3% pour l’immobilier, 1,3% pour la consommation et 0,8% pour la trésorerie. L’année 2025 a amplifié davantage le mouvement. Avec une hausse proche de 23%, l’équipement s’est démarqué très nettement des autres composantes.
Le crédit bancaire marocain a ainsi changé plusieurs fois de moteur. Les ménages durant la première moitié des années 2010, la trésorerie autour de 2021-2022, puis l’investissement à partir de 2023-2024.
Cette dernière évolution épouse le cycle que connaît actuellement l’économie marocaine. Infrastructures, industrie, énergie, eau, transport, tourisme ou logistique nécessitent des volumes importants de capitaux et se traduisent mécaniquement par de nouveaux besoins de financement à moyen et long terme.
Reste à déterminer si cette configuration survivra au calendrier des grands projets actuellement engagés. Une partie de la poussée des crédits à l’équipement est nécessairement liée à ce cycle d’investissement. Mais sa durée et son ampleur pourraient également révéler une évolution plus structurelle du portefeuille bancaire.
Le risque reste plus élevé sur la consommation
La qualité du crédit évolue de manière contrastée selon les segments. Sur l’habitat, la tendance est à l’amélioration. Après avoir culminé à 9% en 2022, le taux de créances en souffrance a progressivement reculé à 8,5% en 2023, 8,3% en 2024, puis 8,1% en 2025, soit un niveau désormais inférieur à celui de 2021.
La consommation reste, en revanche, le compartiment le plus risqué. Après un repli à 11,3% en 2022, son taux de sinistralité s’est dégradé, atteignant 13% en 2023, puis 13,9% en 2024, avant de légèrement refluer à 13,6% en 2025.
Du côté des entreprises, le risque demeure élevé. Les créances en souffrance ont encore progressé de 5% en 2025, à 73,7 milliards de dirhams, pour un taux de risque de 11,2%.
