Banques
Banques : Les nouveaux relais stratégiques
Réduisant la voilure en termes d’expansion, les établissements bancaires au Maroc privilégient désormais une stratégie centrée sur la rentabilité et l’efficacité opérationnelle, avec l’IA en toile de fond. Analyse.
Bien que les résultats annuels des banques ne seront connus que dans quelques semaines, on peut d’ores et déjà affirmer que 2025 a été un excellent cru pour le secteur.
Les derniers chiffres disponibles à fin septembre font en effet état d’un PNB consolidé de près de 73 MMDH pour les sept banques cotées en Bourse, en augmentation de 6,3% par rapport à la même période de l’année précédente.
La hausse des bénéfices du secteur est encore plus marquée, puisque le RNPG agrégé dépasse les 17,5 milliards de dirhams à l’issue du troisième trimestre, soit une amélioration de 14% sur une année.
Selon les analystes, le secteur pourrait dégager quelque 20 milliards de dirhams de bénéfices au terme de l’exercice 2025. Attijariwafa bank, leader du secteur, deviendrait même la première société cotée, tous secteurs confondus, à franchir la barre des 10 milliards de dirhams de bénéfices cette année. D’autre part, CIH Bank atteindrait pour la 1re fois de son histoire le milliard de dirhams de profits.
Les perspectives 2026 sont tout aussi bonnes. L’environnement économique est des plus porteurs, caractérisé par une économie nationale en pleine expansion, une accélération de la consommation et de l’investissement, une inflation au plus bas et une politique monétaire plus accommodante qui, certes, contracte les marges sur l’activité d’intermédiation, mais dope les activités de marchés des banques, que ce soit sur le marché actions et obligataire.
Le tout, associé à une amélioration de la qualité des actifs et un ratio de créances en souffrance qui se stabilise autour de 8%.
La rentabilité avant tout
De l’avis des experts, la capacité des banques, notamment les plus grandes d’entre elles, à générer toujours plus de bénéfices s’affirme comme la nouvelle boussole des dirigeants.
En effet, une inflexion stratégique majeure s’opère au niveau du secteur, qui passe d’une logique de croissance pure à une approche centrée sur la rentabilité et la gestion de la performance.
Dans un marché désormais mature, où la bancarisation semble avoir touché un plafond, l’heure n’est plus à la conquête tous azimuts, mais à l’efficacité opérationnelle, véritable leitmotiv des états-majors bancaires.
«Cette approche induit une rationalisation des investissements, qui deviennent plus ciblés, plus sélectifs, plus rationnels», explique un expert du secteur bancaire. Ce changement se lit par exemple dans la contraction du réseau d’agences depuis deux ans.
En 2024, 152 agences ont fermé leurs portes, contre seulement 39 ouvertures. Une tendance qui reflète l’impératif d’optimisation des implantations, accentué par la digitalisation croissante des services à la clientèle.
La gestion de la performance, qu’elle soit financière ou opérationnelle, s’impose comme une préoccupation majeure. Les process doivent être les plus efficients possibles. On parle d’excellence opérationnelle.
Cela passe par plusieurs leviers, dont l’automatisation ou encore la digitalisation des parcours. «Lorsqu’une banque digitalise un parcours, elle réduit les tâches opérationnelles réalisées en agence au profit des taches commerciales à plus forte valeur», souligne notre interlocuteur.
Baisse tendancielle
Dans ce contexte, la chasse aux coûts superflus bat son plein. Les dirigeants de banques ont les yeux rivés sur le coefficient d’exploitation (Coex), qui mesure le rapport entre les charges d’exploitation et le PNB, et qui reflète la capacité d’une banque à générer des revenus sans alourdir ses coûts.
Cet indicateur s’inscrit dans une tendance fondamentalement baissière. Les taux supérieurs à 50%, comme c’était le cas quelques années en arrière, ne sont plus d’actualité pour la majorité des établissements.
En moyenne, le coefficient d’exploitation consolidé des 11 groupes bancaires que compte le pays est passé de 51,7% en 2022 à 43,9% en 2024, selon Bank Al-Maghrib. Un niveau historiquement bas qui a continué à se réduire en 2025.
Attijariwafa bank détient la palme de l’efficacité opérationnelle avec, à fin septembre, un coefficient d’exploitation de seulement 32,3% en base consolidé. La Banque populaire et Bank of Africa suivent la même trajectoire, avec des coefficients d’exploitation respectifs de 41,6% et 43,4%.
Pour un pilotage au plus près de la performance financière, les banques jettent leur dévolu sur des progiciels, appelés ERP, dédiés à la gestion de la performance financière, qui permettent de piloter la rentabilité rationnellement et en temps réel, offrant une vue unifiée des opérations, grâce à une base de données unique.
Ces progiciels permettent de consolider l’ensemble de la data nécessaire au pilotage de la performance financière en puisant dans les autres systèmes de la banque. Plusieurs banques de la place se sont déjà lancées dans l’acquisition de progiciels de gestion de la performance et ont lancé des appels d’offres pour s’offrir ces ERP.
L’IA, «le sujet du moment»
L’intelligence artificielle est une autre préoccupation majeure du secteur. «À ce jour, seules des initiatives isolées en matière d’IA ont été entreprises. Désormais, les banques planchent sur des stratégies globales», affirme notre source.
Les établissements de la place sont, en effet, engagés dans la définition d’une stratégie IA pour déployer cette technologie dans l’ensemble des lignes métiers de la banque.
«L’enjeu pour les banques est l’identification des “use cases” (cas d’usage, Ndlr) prioritaires pour chacun de ces métiers afin d’y injecter de l’IA. Se pose dès lors le problème de la maturité suffisante pour déployer ces “use cases”.
Car pour faire de l’IA, il faut des prérequis, principalement de la data, qu’il faut collecter, fiabiliser, traiter, etc. Il faut aussi des infrastructures technologiques, comme le cloud, et bien sûr les compétences», analyse l’expert bancaire.
Dans cette optique, les formations des cadres en IA se multiplient. Les projets «d’IA Factories» émergent également. Ces usines à IA se définissent comme des infrastructures centralisées et industrialisées au sein des banques qui accélèrent le développement, le déploiement et la gestion de solutions d’intelligence artificielle, en mutualisant les ressources, permettant de transformer des volumes massifs de données en applications concrètes.
«L’IA c’est le sujet du moment au sein des banques, c’est le game changer», affirme-t-il. Le recours à l’IA doit non seulement permettre d’adresser des problématiques de développement commercial, mais aussi celles liées à la maîtrise des risques, notamment la détection des fraudes.
La cybersécurité s’impose comme un enjeu systémique pour les groupes bancaires. Il faut dire que le Maroc est particulièrement ciblé, avec une hausse significative du phishing et des attaques ciblant les infrastructures de paiement ces dernières années, dans un contexte de digitalisation croissante.
Raison pour laquelle les banques investissent massivement dans des systèmes de détection avancés et des plans de réponse aux incidents. Il en va de la stabilité du système financier.
Vers une reconfiguration du marché ?
Le marché bancaire marocain pourrait connaître des changements importants au niveau des forces en présence. Sur le plan capitalistique, la cession de BMCI est sur les rails.
Sa maison-mère, BNP Paribas, est entrée officiellement en négociations avec Holmarcom Finance Company pour céder sa participation de 67% dans le capital de sa filiale marocaine.
Si les négociations aboutissent, la marocanisation du capital des banques au Maroc serait complète, après le rachat en 2024 de la Société Générale Maroc par le groupe Saham, et la cession, en décembre 2022, du Crédit du Maroc (ancienne filiale du Crédit Agricole de France) au groupe Holmarcom.
Le groupe de la famille Bensalah détiendrait alors deux banques (CDM et BMCI), ce qui ne manque pas d’alimenter déjà les spéculations sur une fusion entre les deux entités.
Un tel scénario donnerait naissance à un groupe bancaire de taille intermédiaire, avec des fonds propres de 15,1 milliards de dirhams et un PNB de 7,1 milliards de dirhams (sur la base des résultats de 2024), ce qui positionnerait le nouvel ensemble juste derrière les trois banques systémiques du pays, rebattant les cartes de la concurrence dans le secteur.
L’arrivée de nouveaux entrants potentiellement disruptifs est également sur la table : la néobanque britannique «Revolut», présente déjà dans 140 pays à travers le monde, est en pourparlers avec la banque centrale pour obtenir l’agrément bancaire au Maroc.
Fonds propres : Les impacts du SREP
Bank Al-Maghrib poursuit l’introduction progressive du processus d’évaluation et de contrôle prudentiel (SREP), avec une mise en œuvre complète attendue d’ici 2027.
Ce mécanisme, issu des normes prudentielles bâloises, constitue une avancée importante en matière de capitalisation et de gouvernance du risque au sein du système bancaire marocain.
Il impose un renforcement inédit des fonds propres pour les trois banques d’importance systémique (Attijariwafa bank, Bank of Africa et groupe Banque centrale populaire).
Concrètement, les trois banques devront maintenir un ratio minimal de fonds propres de catégorie 1 (ratio Tier 1) à 11%, soit deux points de pourcentage de plus que l’exigence actuelle de 9%.
Le mécanisme impose également une refonte de la gouvernance des risques, alignant davantage le dispositif prudentiel marocain sur les normes internationales et améliorant par conséquent la résilience du secteur face aux chocs.
Revers de la médaille : ce tour de vis sur les fonds propres pourrait par la même occasion modérer la croissance du crédit ainsi que la distribution de dividendes, du moins à court terme.

