Affaires
Zlecaf : L’automobile en pole position
La Zone de libre-échange continentale africaine offre au secteur automobile marocain de larges opportunités de développement. Entre tarifs réduits sur les voitures et les composants et un marché africain de voitures neuves en plein boom, la plateforme marocaine peut changer de dimension.
Voilà près d’un mois que le Maroc a officiellement rejoint la Zlecaf, après la publication par l’Administration des Douanes d’une première liste de biens soumis au démantèlement tarifaire. Si beaucoup reste à faire pour une opérationnalisation pleine et entière de cette zone de libre-échange continentale, qui ne devrait pas se réaliser avant 2033, il reste que les jalons d’une intégration économique et commerciale entre les pays africains sont bel et bien posés. Les retombées de cette nouvelle donne commerciale sont au cœur des interrogations, même s’il est aujourd’hui encore prématuré d’en définir avec précision les impacts.
Des certitudes font toutefois consensus parmi la communauté des affaires. L’une d’entre elles est que la Zlecaf est en mesure de stimuler les économies africaines grâce à trois principaux leviers : des prix plus bas et plus de choix pour le consommateur, de nouvelles chaînes de valeur transfrontalières, et une dépendance réduite à l’égard des marchés étrangers. Autant de leviers sur lesquels l’industrie marocaine, et en particulier le secteur automobile, pourrait capitaliser, comme le souligne le récent rapport «CFC Africa Insights» élaboré par Casablanca Finance City Authority (CFCA) et BMI, filiale de Fitch Solutions. «Le Maroc est particulièrement bien placé pour bénéficier de la création de chaînes de valeur transfrontalières», affirme à ce sujet John Ashbourne, économiste chez BMI Research. À en croire cet expert, qui a contribué à l’élaboration du rapport, la Zlecaf offre des opportunités «significatives» au secteur automobile marocain, qui est déjà l’un des plus développés du continent, dans la mesure où une plus grande intégration avec les partenaires africains (en particulier en Afrique du Nord et de l’Ouest) pourrait créer des économies d’échelle.
De fournisseur à donneur d’ordres
Pour appréhender les effets de la Zlecaf sur le secteur automobile marocain, le rapport se penche d’abord sur l’aspect production, en amont, avec, en filigrane, l’idée que la plateforme industrielle marocaine passerait du statut de fournisseur à celui de donneur d’ordres. Comme le souligne le rapport, alors que de nombreuses analyses de la libéralisation commerciale se concentrent sur les opportunités d’exportation, «le Maroc a également tout à gagner en augmentant ses importations d’intrants nécessaires». Ainsi, en intégrant le secteur automobile du Maroc aux économies voisines, les producteurs marocains peuvent bénéficier de coûts de main-d’œuvre et de matériaux inférieurs ailleurs en Afrique, au moment où la filière dans le Royaume monte en gamme. «L’approvisionnement à l’étranger de composants et de services à faible valeur ajoutée aidera les entreprises marocaines à rester compétitives à mesure que les salaires nationaux augmentent. Les économies modernes importent presque toujours pour exporter», relève John Ashbourne.
Une distribution que l’on retrouve déjà au sein des grands pôles de production dans le monde, comme c’est le cas en Amérique du Nord ou en Europe, où la production automobile s’appuie sur des réseaux régionaux, avec des intrants circulant entre les États-Unis, le Mexique et le Canada ou l’Allemagne, la République tchèque et la Pologne. Ces chaînes de valeur transfrontalières permettent à des économies qui ne sont pas encore capables de produire des voitures complètes de jouer un rôle de fournisseur de produits intermédiaires plus simples. Cela permet, estime le rapport, de répartir la valeur entre un grand nombre de producteurs dans différents pays.
Dans ce schéma, les parties du processus de production à plus forte valeur ajoutée, comme la fabrication des principaux composants du moteur, resteront au Maroc, tandis que les économies dotées de bases industrielles moins développées produiront des matériaux de base (comme le cuir et le verre) ou assembleront le produit final. Par ailleurs, la demande marocaine en intrants africains ira crescendo lorsque le Royaume commencera à produire des véhicules électriques vers 2026, «ce qui nécessitera du lithium, du cuivre et d’autres minéraux de transition disponibles sur le continent».
Une telle construction de chaînes de valeur transfrontalières nécessite toutefois de relever les défis liés aux infrastructures. En attendant, la perspective de la réduction des tarifs douaniers fait déjà saliver. Le Nigéria, par exemple, applique actuellement un droit de douane de la nation la plus favorisée (NPF) de 5% sur les voitures non assemblées, qui sont importées en pièces puis montées sur place. Le tarif qu’il imposera aux véhicules marocains devrait toutefois tomber à 0% d’ici 2030, rappelle le rapport. Une aubaine pour les industriels marocains pour nouer des partenariats win-win avec les industriels de la première économie du continent, pour la création de sites d’assemblage final de véhicules sur place.
Une demande africaine qui explose
Outre le volet production, celui des débouchés est lui aussi prometteur pour l’industrie automobile marocaine, avec la possibilité de décupler les volumes. Certes, la demande automobile en Afrique est actuellement faible. Les chiffres de BMI Research suggèrent que seulement 1,4 million de voitures seront vendues sur le continent en 2024, avec des ventes concentrées en Afrique du Sud et sur d’autres marchés du sud et de l’est du continent. Mais les projections sont prometteuses : d’ici la fin de la décennie, BMI Research anticipe une hausse des ventes automobiles de 40% pour flirter avec la barre des 2 millions de véhicules neufs.
Si les choses restent telles qu’elles sont actuellement, la grande majorité de ces véhicules sera importée, dont environ 96% venant de l’extérieur de l’Afrique. Mais la Zlecaf est à même de changer la donne en faveur du made in Africa et bénéficier à la production marocaine. Le rapport CFC Africa Insights indique, en effet, que les industriels marocains sont «bien placés pour gagner des parts de marché», notamment en Afrique de l’Ouest. Le pays, poursuit la même source, a déjà construit des liens financiers, politiques et économiques avec des marchés en croissance rapide dans cette région du continent. Par ailleurs, la situation géographique du Maroc et ses infrastructures portuaires bien développées en font une plateforme d’exportation «évidente» pour répondre à la demande en Afrique de l’Ouest. D’autant que les producteurs marocains bénéficieront de réductions tarifaires «significatives» sur le commerce des automobiles finies. De quoi permettre à davantage d’Africains de rouler «made in Morocco».
