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Youssef Habibi : «Le marché local reste encore relativement limité»
Exigences techniques, production du CO₂ alimentaire, dépendance aux importations, industrie locale… Autant d’enjeux décryptés par l’expert en chimie organique et polymère, directeur du Centre de recherche sur les matériaux durables (Susmat) de l’UM6P.
Titulaire d’un double doctorat en chimie organique et polymère (Université Joseph Fourier, Grenoble & Université Cadi Ayyad, Marrakech), le Pr Youssef Habibi est un expert international des matériaux biosourcés et des procédés verts.
Après une carrière en Europe et aux États-Unis, il a rejoint l’UM6P pour y développer une recherche d’excellence ancrée en Afrique. Membre de American Chemical Society (ACS), Fellow de la Royal Society of Chemistry (RSC) et de l’International Association of Advanced Materials (IAAM), il est l’auteur de plus de 120 articles et 20 chapitres d’ouvrages.
Classé Highly Cited Researcher depuis quatre ans, il œuvre à l’avancement des polymères bio-dérivés, des nanocomposites et des technologies de valorisation de la biomasse, et a fondé la GreenChemAfrica, un programme de formation panafricain dédié à la promotion de la chimie verte et des procédés durables.
Pourriez-vous expliquer, en détail, le processus de production du CO2 alimentaire, de la récupération du gaz à son utilisation finale ?
La production du CO₂ alimentaire repose sur la récupération du gaz carbonique à partir de différentes sources, notamment les centrales électriques fonctionnant au charbon ou au gaz naturel, les unités de traitement du gaz naturel, les brasseries et les usines de fermentation alimentaire. Le gaz récupéré est ensuite collecté et transporté vers une usine de traitement et de purification, ce qui nécessite une infrastructure appropriée, notamment des réservoirs de stockage.
Une fois acheminé vers les stations de purification, le CO₂ est traité pour éliminer les impuretés et les substances nocives. Ce processus comprend la filtration mécanique pour éliminer les particules solides à l’aide de filtres ultra-poreux et la purification chimique destinée à retirer les composés nocifs, comme les métaux lourds ou les composés organiques volatils via des membranes absorbantes.
Puis, finalement, la distillation, souvent en conditions supercritiques, afin de séparer le CO₂ des autres gaz. Après la purification, le gaz est compressé, stocké dans des réservoirs ou des bouteilles avant d’être distribué aux industriels de l’agroalimentaire.
Concrètement, à quoi sert le CO₂ alimentaire dans la vie de tous les jours ?
Le CO₂ alimentaire est un additif utilisé dans l’industrie alimentaire pour diverses applications. Il est considéré comme sans danger pour la santé humaine lorsqu’il est utilisé dans les limites autorisées par les autorités sanitaires.
Cependant, il est toujours recommandé d’éviter toute consommation excessive, de vérifier les étiquettes des produits et de suivre les conseils de consommation. Au Maroc, il est présent dans de nombreux produits, tels que les boissons gazeuses, les yaourts et les fromages, les viandes et les volailles conditionnées sous atmosphère modifiée, ainsi que les pâtisseries et desserts.
Pourquoi le Maroc s’approvisionne-t-il massivement à l’étranger ?
Le CO₂ alimentaire est un produit essentiel dans l’industrie alimentaire dont le processus de production est rigoureusement contrôlé afin de garantir sa qualité et sa sécurité pour la consommation humaine.
Cependant, ces exigences en termes de qualité et de pureté nécessitent des infrastructures de haute technologie qui, jusqu’à récemment, n’étaient pas rentables en raison du volume relativement limité du marché marocain.
Les investissements nécessaires pour mettre en place ces technologies de pointe ont longtemps constitué un frein à la production locale de cet additif, ce qui a conduit à une dépendance vis-à-vis des importations pour répondre aux besoins du marché.
Cependant, avec la croissance du secteur alimentaire et l’augmentation de la demande, la question de la production locale devient de plus en plus pertinente, et les opérateurs commencent à envisager des investissements dans ce domaine.
La production locale, comme le cas du projet de Cosumar, pourrait-elle être compétitive face aux importations ?
Comme toute industrie, le développement d’une production locale permet de renforcer la souveraineté industrielle. Dans le cas du CO₂, la production locale peut constituer une solution viable pour le marché marocain, à condition de maîtriser plusieurs paramètres.
Les coûts de purification et de liquéfaction, les investissements initiaux et la capacité à atteindre des économies d’échelle sont déterminants pour assurer la compétitivité face aux importations, notamment européennes.
Justement, quelles sont les principales exigences techniques pour produire du CO₂ alimentaire ?
La production de CO₂ de qualité alimentaire repose sur des exigences techniques strictes pour garantir la pureté, la traçabilité et la conformité aux normes.
Elle exige une pureté minimale de 99,9%, une traçabilité complète permettant d’identifier l’origine et l’historique du CO₂ afin de garantir sa qualité et sa sécurité et éviter toutes sources dangereuses, comme celles qui présentent des risques radioactives, ainsi que le respect des normes internationales, telles que l’ISO 22000 en matière de sécurité alimentaire.
Ces exigences impliquent la mise en place de systèmes de contrôle qualité rigoureux, d’équipements spécialisés et de compétences techniques adaptées.
Comment caractérisez-vous le marché du CO₂ alimentaire au Maroc ?
Malgré le grand potentiel en termes de ressources qui pourraient être exploitées pour produire le CO₂ alimentaire, le marché local reste encore relativement limité.
Principalement porté par les producteurs de boissons gazeuses, les brasseries et les industries agroalimentaires, il est estimé à environ 10.000 tonnes par an, ce qui demeure relativement modeste par rapport aux autres pays de la région.
Cependant, il est appelé à connaître une croissance significative dans les prochaines années, portée par l’évolution de la consommation de boissons gazeuses et de produits agroalimentaires.
En termes de maturité, le marché demeure en phase de structuration, avec une prédominance d’acteurs du CO₂ industriel qui ne sont pas toujours spécialisés dans l’alimentaire, et un cadre réglementaire encore perfectible.
La production de ce gaz repose souvent sur la valorisation de coproduits industriels. Le Maroc dispose-t-il d’un potentiel important en la matière ?
Le Maroc dispose effectivement d’un potentiel important pour la production du CO₂ à partir de la valorisation de coproduits industriels. Au-delà, le Royaume bénéficie d’un climat favorable, avec des températures et des niveaux d’humidité qui permettent une production efficace à partir des coproduits industriels.
Les cimenteries, notamment celles de LafargeHolcim, HeidelbergCement et Ciments du Maroc, génèrent d’importantes émissions de gaz à effet de serre lors de la production de ciment, qui peuvent être captées et valorisées.
De même, les centrales électriques, telles que celles de l’ONEE, produisent également des gaz de combustion riches en CO₂, exploitables dans ce cadre.
Par ailleurs, les industries de fermentation, comme la production de bière, de vin ou de jus, constituent une source naturelle de CO₂ récupérable, à condition d’utiliser des équipements conformes aux standards alimentaires.
En outre, le Maroc dispose d’un cadre réglementaire favorable pour la valorisation des coproduits industriels, notamment la loi sur la gestion des déchets et la protection de l’environnement, qui encourage la valorisation des déchets et la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
