Affaires
Vers une tomate 100% marocaine ?
Chaque année, le stock en devises du Maroc est allégé de près d’un milliard de dirhams destinés à l’acquisition de semences. Outre la charge financière, c’est la sécurité alimentaire qui en est tributaire. Raison pour laquelle le Royaume se dirige vers une production de semences maraîchères locales.
La politique agricole marocaine est en train de vivre les prémices d’un virage stratégique sur la voie de la souveraineté alimentaire. Le Maroc entend contrôler l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur de la culture potagère, à commencer par la semence, dont les graines de tomate, que le Royaume ambitionne de développer en créant des variétés maroco-marocaines. Toutefois, les enjeux et les défis sont gigantesques. Entre enthousiasme et scepticisme, le projet de fondation d’une maison grainière marocaine est-il crédible ?
La genèse d’un projet plein de promesses
Chaque année, le stock en devises marocain est allégé de près d’un milliard de dirhams destinés à l’acquisition des semences sur le marché international. Mais au-delà de la contrainte économique et de la charge financière que l’importation engendre, c’est la sécurité alimentaire marocaine qui en est tributaire. Une dépendance de laquelle le Maroc entend s’affranchir en donnant naissance à une industrie de pointe: la production de semences maraîchères marocaines.
«Il est temps pour le Maroc de développer lui-même ses propres graines de tomate», estime Lahoucine Adardour, président de la Fédération interprofessionnelle de production et d’exportation des fruits et légumes (Fifel). Pour lui, cela ne fait aucun doute, «la recherche scientifique doit obligatoirement s’orienter dans ce sens.»
La Fifel fait d’ailleurs partie du consortium qui regroupe également d’autres organisations professionnelles, à savoir Maroc Citrus et l’Association marocaine des producteurs et des producteurs exportateurs de fruits et légumes (Apefel). Ce regroupement, qui englobe également des instituts de recherche
(l’IAV Hassan II et l’INRA) et des institutionnels (le ministère de l’Agriculture et la région de Souss-Massa), a organisé, en mai dernier, la première réunion de son comité de pilotage pour la création d’un pôle dédié à l’innovation agricole. Le but étant de mener des recherches visant à améliorer la productivité et le rendement des exploitations agricoles, tout en optimisant la consommation des ressources en eau.
Ce consortium vise également à développer des variétés hybrides de tomates maroco-marocaines, à même de permettre au Maroc de rejoindre le club très fermé des pays producteurs de semences maraîchères.
La variété Population vs Hybridation
Techniquement, pour créer une nouvelle variété, le chemin à parcourir est laborieux. «Cela suppose de passer par une hybridation. C’est-à-dire que certains caractères seront issus de la plante mâle et d’autres de la plante femelle, pour arriver à produire une descendance qui a les caractères des deux parents. À partir de là, on passe à un processus de culture pour créer des lignées parentales à un chromosome, on les hybride, ensuite on les compare avec les variétés existantes, en vérifiant si elles répondent à l’ensemble des impératifs», indique Chaouki Talhaoui, ingénieur qui opère pour le compte d’une société privée de distribution de semences, et qui assure, en parallèle, des cours spéciaux au Centre horticole d’Agadir relevant de l’IAV Hassan II. Ce mode diffère de la production de la variété dite «population» (ou variété pays) qui consiste à reproduire l’espèce de manière artisanale par pollinisation libre et par sélection. Ce mode de reproduction est répandu dans les petites exploitations vivrières, et son rendement, relativement faible par rapport aux exploitations contrôlées, reste très exposé aux facteurs biotiques et abiotiques.
D’où l’intérêt de la semence dite hybride qui doit répondre à de divers impératifs et remplir des conditions d’exploitation cumulatives. En effet, la semence est vouée à être cultivée sur différents sols et dans différents pays. «Les critères auxquels doit répondre la variété créée sont relatifs à la résistance aux maladies du sol, à la durée de conservation du fruit, ceci en tenant compte de la durée parfois élevée que nécessite le transport. À cela s’ajoute le niveau de rendement demandé par les agriculteurs», explique Chaouki Talhaoui.
Ahlafi Abdelaziz préside le principal regroupement des semenciers marocain, l’Association marocaine des obtenteurs de légumes (Ammol) anciennement ASOL. Selon lui, «le développement d’une nouvelle variété de tomate implique plusieurs étapes techniques et une approche multidisciplinaire. Le processus commence par la sélection de plantes parentales possédant des caractéristiques souhaitables, telles que la résistance aux maladies, le rendement, le goût et l’adaptabilité climatique. Ces plantes font l’objet de pollinisations croisées et les graines obtenues sont plantées et évaluées. Ce processus de sélection et d’amélioration, appelé hybridation, peut se répéter sur plusieurs générations pour stabiliser les caractéristiques désirées».
La génétique : Un savoir-faire prometteur
D’un point de vue technologique, le Maroc, à travers l’INRA, développe ses propres variétés de semences en ce qui concerne certaines cultures, telles que le blé, mais pas seulement. Le dernier catalogue variétal de l’INRA, publié en juillet 2023, expose 34 variétés développées par l’institut. 13 d’entre elles ont été cédées aux sociétés semencières pour leur multiplication. On y compte des variétés de blé (dur et tendre), de fèves, de colza, d’avoine, d’orge et de pois chiche. Ces semences sont destinées tant au marché local qu’à l’export. Un savoir-faire dont le Maroc peut se targuer et qui nécessite d’être développé pour s’attaquer au secteur maraîcher. À ce titre, un plan d’action rigoureux devra être établi si le Royaume souhaite rattraper le retard historique par rapport aux industriels de la semence qui disposent d’une avance confortable.
«Nous avons besoin d’investissements colossaux en termes de machinerie, de technologie moléculaire, etc., pour être vraiment à la pointe, et surtout pour pouvoir concurrencer les sociétés multinationales qui travaillent depuis presque une centaine d’années dans ce domaine», précise, sous couvert d’anonymat, un cadre dans une société internationale de production de semences potagères. Et de poursuivre : «Il y a actuellement une société ou deux qui travaillent sur la production de semences, mais on est encore très loin de voir un jour naître une variété purement marocaine.»
Et pour cause, «il se peut qu’on développe des semences comme la courgette ou le melon-ananas, mais à mon avis, pour la tomate, c’est un peu compliqué et complexe. Cela demande un très grand savoir-faire. Ce n’est pas évident, à moins que le Complexe horticole d’Agadir arrive à convaincre une société multinationale à venir s’installer chez lui, dans son incubateur, en lui offrant les conditions pour y mener ses travaux de recherche et développer les compétences en interne. Cela demandera des années, et devra se faire sur plusieurs étapes», explique la même source.
Même constat du côté de l’Ammol : «Pour combler son retard, le Maroc doit investir dans la recherche et le développement, facilitée par des partenariats avec des institutions de recherche agricole et des universités internationales. La mise en place de laboratoires avancés et de stations de sélection équipées de technologies modernes sera cruciale.»
Une technologie budgétivore et non sans risque
Ce qu’il faut également savoir, c’est que les variétés de semences, une fois produites, doivent pouvoir être commercialisées à l’international pour amortir les coûts de recherche et développement. C’est d’ailleurs ce qui explique les prix exorbitants de la semence de tomate hybride, qui peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers de dirhams par kilogramme.
Là encore, les multinationales qui opèrent au Maroc creusent continuellement l’écart. «Si l’on prend le potentiel marché, il s’agit d’un marché à 1 milliard de dirhams. Et les sociétés multinationales réinjectent annuellement 15 à 18% de leur chiffre d’affaires pour le marché marocain et la segmentation marocaine», indique le cadre de la multinationale semencière. En termes de budget, le président de la Fifel se montre confiant. Pour lui, la volonté politique exprimée est rassurante. «Le ministère de l’Agriculture est là, et il est convaincu qu’il faut qu’il soutienne ce projet. Et nous solliciterons, dans un deuxième temps, les partenaires qui souhaiteront s’engager dans la recherche scientifique à travers des partenariats public-privé. Pour l’heure, l’essentiel c’est de commencer. La question financière viendra plus tard. Il faut actuellement viser les délais et l’efficacité», explique Lahoucine Adardour. Ce chantier n’est pourtant pas sans risque, comme l’explique Chaouki Talhaoui : «Tous les projets de recherche ne débouchent pas sur des résultats probants. Parfois, on y perd beaucoup. C’est à l’État de prendre les devants, car le développement de ce secteur nécessite de gros moyens. Il faut former des généticiens, créer des laboratoires, des fermes pour les essais, et pas qu’au Maroc. Car si l’on souhaite exporter à l’international, il faut réaliser des tests ailleurs, comme en Turquie, et ce n’est qu’après avoir accompli ces étapes avec succès qu’on peut réaliser le screening de la nouvelle variété.»
Pour les professionnels hybrideurs, ce projet colossal promet des retombées bénéfiques pour le Royaume. Et ce, à bien des égards. Abdelaziz Ahlafi explique : «Le développement de variétés de tomates ou autre culture d’origine marocaine présente plusieurs avantages malgré les coûts et les investissements associés. Premièrement, bien que le développement de nouvelles variétés nécessite des investissements initiaux importants en recherche et développement, ces coûts peuvent être amortis à long terme par les bénéfices générés par des rendements plus élevés et une meilleure qualité des produits. Deuxièmement, les conditions climatiques du Maroc, telles que le climat méditerranéen et les divers microclimats régionaux, favorisent le développement de variétés adaptées localement. Ces variétés peuvent être plus résistantes aux maladies et ravageurs spécifiques de la région, ce qui réduit le besoin d’intrants chimiques, favorisant ainsi une agriculture plus durable et écologique.
Enfin, la création de variétés locales contribue directement à la souveraineté alimentaire. En réduisant la dépendance vis-à-vis des semences importées, le Maroc peut mieux contrôler sa chaîne d’approvisionnement alimentaire, ce qui est crucial en période de crise. La production locale de semences permet également de mieux répondre aux exigences du marché intérieur et de l’exportation, en garantissant que les variétés cultivées respectent les normes internationales.»
Un déficit en compétences à combler
Pour atteindre ces objectifs, beaucoup d’efforts restent encore à fournir pour former les futures générations de scientifiques, de généticiens et d’ingénieurs agricoles au métier de la production de semence. «La production de semences n’est pas une matière enseignée au Complexe horticole d’Agadir qui relève de l’IAV Hassan II. Certes, il existe certaines spécialités comme l’amélioration génétique, mais très peu de personnes sont inscrites dans la promotion chaque année. S’il y avait 6 ou 7 lauréats par an, à ce moment-là, on pourrait imaginer un réel avenir pour cette nouvelle industrie. Malheureusement, le Maroc ne forme pas assez de généticiens chaque année», déplore Chaouki Talhaoui. Ce constat n’a visiblement pas eu raison de l’enthousiasme du président de la Fifel. «Grâce à Dieu, le Maroc dispose de compétences et nous en sommes satisfaits. Je suis sûre que ça donnera des résultats», estime Lahoucine Adardour.
De son côté, Abdelaziz Ahlafi plaide pour une plus grande implication du milieu universitaire dans la formation des professionnels de demain : «En tant qu’université agricole de premier plan, l’IAV Hassan II, l’École nationale d’agriculture (ENA) et d’autres pôles universitaires sont idéalement positionnés pour jouer un rôle crucial dans le développement de l’industrie de production des semences potagères. Par ses programmes de recherche avancée, ils peuvent contribuer significativement à l’innovation dans la sélection végétale et la biotechnologie, des domaines essentiels pour le développement de nouvelles variétés de semences adaptées aux besoins spécifiques du Maroc. De plus, ces écoles et universités peuvent agir comme des centres de formation pour la prochaine génération de scientifiques et de techniciens agricoles. En proposant des cursus spécialisés et une formation pratique en technologie des semences, ils peuvent s’assurer que l’industrie dispose d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et capable de relever les défis futurs.»
Pour le président de l’Ammol, le partenariat entre les secteurs public et privé doit prendre forme non seulement au niveau de l’exploitation, mais aussi en amont de la filière. «La collaboration entre ces écoles et universités et le secteur privé est également fondamentale. En travaillant ensemble, ils peuvent accélérer le transfert de technologie et d’innovation, garantissant que les recherches universitaires sont alignées avec les besoins pratiques de l’industrie. Cette synergie peut ainsi stimuler le développement de semences de haute qualité, adaptées aux conditions locales et répondant aux exigences des marchés internationaux», estime notre source.
Pour l’heure, «il y a un accord de principe entre tous les intervenants, que ce soit les chercheurs, le ministère de l’Agriculture ou les différents partenaires institutionnels. Nous sommes actuellement en train de préparer les conventions qui vont encadrer ce partenariat et qui regrouperont toutes les données dont la gestion sera confiée soit à l’Institut agronomique soit à l’INRA», souligne Lahoucine Adardour.


