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Un «leader énergétique» mondial en émergence

L’intérêt pour le Maroc est certain. Des opérateurs l’ont exprimé il y a plus d’une année. Ils avaient déjà flairé le potentiel du Royaume et l’ampleur du marché. Aujourd’hui, ils se lancent avec des projets réalistes et réalisables.

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On en sait encore très peu sur les cinq projets sélectionnés par le gouvernement. Ce qui est tout à fait logique, puisque nous n’en sommes qu’au début du processus. Et à ce stade, la confidentialité est de mise. Des négociations démarreront entre les porteurs de projets et le gouvernement dans les semaines à venir, ouvrant la voie à l’engagement des études techniques avant de revenir à nouveau à la table des négociations pour la convention finale.

Ce que l’on sait à ce stade, c’est que les cinq premiers projets totalisent un investissement de près de 32,5 milliards de dollars. En l’absence de précisions sur le montant engagé dans chaque projet, on peut déjà supposer qu’il s’agit d’une moyenne de plus de 6 milliards de dollars, ce qui à l’échelle de la filière est correct.

Et si l’on sait que, selon les projets déjà en cours, il faut compter un investissement de 2,1 MM de dollars pour 1 GW de capacité de production, les cinq projets devraient ainsi totaliser environ 15 GW de capacité de production, ce qui situerait la production totale entre 1,8 et 2,6 millions de tonnes par an.

Cela en tenant compte d’un facteur de charge de 70 à 80% en raison de la nature de l’énergie éolienne et solaire et du fait qu’avec les technologies actuelles d’électrolyse, il faut environ 50 kWh pour produire un kilogramme d’hydrogène. Pour avoir une idée de l’ordre de grandeur, il suffit de 10.000 tonnes d’hydrogène pour produire 50.000 tonnes d’acier vert et il faut environ 176,5 kg d’hydrogène pour produire 1 tonne d’ammoniac.

Bien sûr, on reste, quant à la production future du Maroc, dans le domaine des estimations, et surtout du relativement modeste et donc des risques mesurés. «La prudence impose des projets pilotes pour mieux maîtriser la technologie et trouver des solutions», commente un fin connaisseur du domaine.

L’écosystème prend forme
C’est un choix qui n’est d’ailleurs pas partagé partout. L’Égypte, par exemple, vient de dévoiler (à moins que justement ce ne soit un effet d’annonce) un projet de production de l’hydrogène vert pour un investissement de 17 milliards de dollars et une production de 400.000 tonnes par an.

Et pour résoudre le problème de l’intermittence des énergies renouvelables, il est prévu la construction d’une station de transfert d’énergie par pompage (STEP), ce qui explique sans doute le montant de l’investissement. Le Maroc n’ayant pas attendu pour lancer la R&D, depuis des années, l’électrolyseur pilote développé par l’UM6P en joint-venture avec Chariot Energy, dans le cadre d’un partenariat avec Oort Energy, va résoudre ce problème en combinant les deux technologies actuellement utilisées dans le domaine.

«Les équipes de UM6P et Chariot Energy ont réussi à faire fonctionner un électrolyseur sur énergie renouvelable intermittente. L’événement ne peut passer inaperçu, dans la mesure où il s’agit d’une maîtrise marocaine du processus de production de l’hydrogène vert, dans toute sa difficulté.

La data de ce projet ne doit pas être confidentielle, mais bien mise à la disposition des éventuels investisseurs étrangers au Maroc, qui doivent s’assurer d’une production convenable de l’hydrogène vert», note un expert en EnR. L’UM6P intervient également dans la formation de ressources humaines hautement spécialisées dans le domaine, soit dit en passant.

En parallèle avec ce projet de recherches de l’université, un opérateur belge, John Cockerill, qui est un leader mondial des électrolyseurs alcalins, avait conclu un accord, début 2023, avec un opérateur marocain pour la construction d’une gigafactory dédiée à la fabrication d’électrolyseurs au Maroc. L’usine devrait avoir une capacité de fabrication à grande échelle des électrolyseurs alcalins de grande puissance (5 MW+/Stack Electrolyseur), avait-on annoncé alors.

Plus encore, l’allemand Nordex SE, qui fait partie du consortium ORNX, est, lui-même, l’un des principaux fabricants d’éoliennes terrestres, mais qui poursuit aussi le développement et la fabrication d’équipements d’électrolyses. Pour faire court, tout porte à croire qu’une fois ces projets bouclés, les premiers électrolyseurs adaptés au contexte marocain des EnR devraient être sur le marché au moment du lancement de la production.

Transition en marche
On peut en dire autant pour les batteries de stockage de l’électricité générée par l’H2 vert, dont les premières vont sortir de la gigafactory de Kénitra au milieu de l’année prochaine. Entre-temps, la centrale à gaz d’Al Wahda, de 990 MW modulables pour fonctionner également à l’hydrogène, devrait être aussi opérationnelle.

Celle de Laâyoune, dimensionnée pour switcher vers l’hydrogène, est déjà prête. Le Royaume a également envisagé des solutions de stockage, notamment les cavités salines qui constituent une solution de stockage souple et de grande capacité.

En juin 2022, HDF Energy et la Somas (Société marocaine de stockage) avaient déjà annoncé le développement d’un projet de stockage d’hydrogène, Melhy Project, dans les cavités de la mine de sel de Mohammédia. Le Melhy Project permettra de stocker l’équivalent de 10 gigawatts (GW) d’électricité, ce qui correspond à 6 heures de consommation électrique de Casablanca.

Même si, au stade actuel des projets annoncés, aucune date de mise en production n’a été avancée, il n’en reste pas moins que le consortium ORNX avait annoncé en décembre 2023 le lancement de la phase des études de conception de son projet de plateforme de production d’hydrogène vert à Boujdour. Le groupe, composé de la société américaine Ortus, de l’espagnole Acciona et de l’allemande Nordex, qui avait créé une société de droit marocain, quelques mois auparavant, tablait sur le début de la première phase de production entre 2028 et 2029.

L’émirati Taqa, associé à l’espagnol Cepsa, avait de son côté annoncé, également fin 2023, la construction d’une centrale d’énergie renouvelable d’une capacité de 6.000 MW dans la région de Dakhla-Oued Eddahab, dédiée à la production d’hydrogène vert. Le complexe devrait être opérationnel d’ici 10 à 15 ans.
Il est clair qu’avant de faire le pas, le Maroc avait soigneusement préparé sa politique en la matière. Nous sommes en passe de lancer un écosystème industriel et énergétique intégré et diversifié.

Avantages comparatifs
Or, au début, on ne savait pas ce que le Royaume allait tirer de cette nouvelle expérience. Aujourd’hui, les choses sont un peu plus claires. Le cas des pays pétroliers et gaziers qui touchent des royalties et/ou une rémunération en nature n’est manifestement pas envisagé. Le Maroc veut aller au-delà d’une simple rente.

Les cinq projets annoncés et les autres ayant fait l’objet d’une convention, en octobre de l’année dernière, le montrent. Le Maroc n’est pas dans une logique où un investisseur produit de l’énergie renouvelable, construit une usine d’hydrogène et le tour est joué. Il reçoit pour cela des dizaines de milliers d’hectares, avec vent et soleil des plus performants au monde, une main-d’œuvre très bon marché, il produit et expédie la totalité de sa production vers les marchés étrangers.

Le Royaume opte, par contre, pour la mise en place d’une chaîne de valeur allant de l’énergie renouvelable au produit fini, dans ce cas, l’électricité, le carburant vert et l’acier vert. Bien sûr, les projets sélectionnés proposent plusieurs bénéfices pour le Royaume en termes d’intégration industrielle, de création d’emplois, de développement socioéconomique des territoires d’implantation, ainsi que des retours financiers pour l’État qui doivent, bien sûr, faire l’objet de négociations avant la conclusion de la Convention d’investissement avec l’État marocain.

Et ce n’est qu’une fois que les études techniques sont menées et que le coût de production est défini pour chaque opérateur que les choses vont devenir plus claires, y compris pour les futurs investisseurs. C’est que le Royaume est conscient de son positionnement mondial dans le domaine. Il est d’ailleurs classé par des organismes spécialisés parmi les cinq pays les plus compétitifs, avec les États-Unis, le Chili, l’Arabie saoudite et l’Australie.

Il est le seul à pouvoir fournir l’Europe en hydrogène totalement vert à des coûts imbattables. Dans le cadre de son programme Green Deal, l’Union européenne prévoit d’importer 10 millions de tonnes d’hydrogène vert d’ici à 2030. D’ici à 2050, l’hydrogène renouvelable couvrira environ 10 % de ses besoins énergétiques.

Les pays européens pourraient bien s’adresser au Chili, l’un des pays les plus évolués dans le domaine. Sauf que, sans compter les coûts du transport avec l’empreinte carbone acquise en chemin, l’hydrogène ne sera plus aussi vert à l’arrivée. Il en est de même pour l’Australie, ou encore l’Arabie saoudite et même l’Égypte qui, toutes, ne peuvent exporter en Europe que par bateau.

Le Royaume reste, et de loin, le partenaire idéal, proche et surtout fiable, d’une Europe en pleine phase de décarbonation qui vient tout juste de se libérer du gaz russe. Le Royaume mise sur 4% des parts de la demande mondiale, mais, selon les spécialistes, son potentiel est bien plus important. Le Chili, par exemple, avec une superficie dédiée de 132.000 km2 et une puissance de 126 GW, estime sa part à 13% de la demande mondiale en 2050.

Rien qu’avec les trois régions du Sahara, soit 266.000 km2, le Maroc peut produire le double du Chili. De ce fait, le potentiel du Royaume serait de près de 10% de la demande mondiale, estimée à 600 millions de tonnes en 2050. Pour ses propres besoins énergétiques et ceux de son industrie, le Maroc devrait avoir besoin de 10 millions de tonnes par an, en 2050.


Les nouveaux acteurs d’une nouvelle aventure

Six projets à cinq investisseurs nationaux et internationaux ont été retenus, pour un investissement total de 319 MMDH dans trois régions du Sahara. Les consortiums sélectionnés sont :
Consortium ORNX : composé de la société américaine Ortus, de l’espagnole Acciona et de l’allemande Nordex, axé sur la production d’ammoniac.
Consortium Taqa Morocco-Cepsa : réunissant la filiale marocaine de l’émirati Taqa et l’espagnole Cepsa, visant la production d’ammoniac et de combustibles synthétiques.
Nareva : entreprise marocaine investissant dans l’ammoniac, les combustibles synthétiques et l’acier vert.
ACWApower : société saoudienne spécialisée dans les énergies renouvelables et le dessalement.
Consortium UEG-China Three Gorges : partenariat entre les entreprises chinoises UEG et ChinaThreeGorges, ciblant la production d’ammoniac.
Par ailleurs, des projets avaient déjà été lancés, notamment :
TotalEnergiesH2 avec CIP et APMøllerCapital : développement d’une capacité de 1 GW en énergies solaire et éolienne onshore dans la région de Guelmim-Oued Noun, avec une production annuelle de 200.000 tonnes d’ammoniac vert, destinée au marché européen.
OCP avec ENGIE : partenariat pour le développement de projets pour la production d’ammoniac vert.
Ces projets renforcent la position du Maroc comme acteur clé dans le domaine de l’hydrogène vert et de ses applications industrielles.