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Tarik Sadik : «L’artisanat doit assumer pleinement sa dimension économique»
Alors que l’artisanat marocain dépasse le milliard de dirhams à l’export et contribue à près de 10 % des recettes touristiques en devises, Tarik Sadik, Directeur général de la Maison de l’Artisan, revient sur la dynamique de structuration du secteur et ses ambitions pour en faire une filière compétitive, créatrice de valeur et pleinement intégrée à l’économie nationale.
Un changement de regard stratégique
« L’artisanat n’est pas un secteur périphérique. Il touche directement et indirectement un très grand nombre de citoyens. Chaque action que nous engageons a un impact concret sur des femmes et des hommes qui vivent de leur savoir-faire.
L’artisanat marocain se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son évolution. Héritier d’une tradition séculaire et porteur d’une identité profondément ancrée dans l’histoire du Royaume, il ne peut plus être appréhendé uniquement sous un prisme patrimonial ou social. Pendant longtemps, le secteur a été perçu essentiellement sous son angle social.
Cette dimension existe, bien entendu. Mais elle ne saurait résumer sa réalité. Notre ambition est d’opérer un véritable changement de regard : faire reconnaître l’artisanat comme un secteur productif, structuré, créateur d’emplois, de richesse et de valeur ajoutée».
Structurer la chaîne de valeur
«La mutation ne relève ni du discours ni de l’intention. Elle s’appuie sur un travail méthodique mené sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Nous faisons partie d’une organisation cohérente, pilotée avec une stratégie claire. Notre rôle, à la Maison de l’Artisan, consiste à accompagner cette dynamique et à la traduire en actions concrètes sur le terrain.
Structurer les opérateurs, élever en permanence le niveau de qualité, sécuriser l’accès à la matière première, renforcer la formation, accompagner les démarches administratives et commerciales : chaque maillon est consolidé avec précision. L’objectif est double et assumé. D’un côté, renforcer la compétitivité du secteur, de l’autre, préserver ce qui fait sa singularité.
Nous sommes confrontés quotidiennement à un défi majeur, celui de proposer la meilleure offre compétitive sans détruire la valeur et de moderniser sans dénaturer. L’artisanat marocain est un patrimoine vivant. Sa force réside dans son authenticité, sa créativité et son ancrage culturel. Cette richesse ne doit pas être diluée au nom de la standardisation.
Dans un contexte international marqué par l’évolution rapide des tendances, l’intensification de la concurrence et l’exigence accrue des consommateurs, l’adaptation devient une nécessité stratégique. Le produit artisanal doit évoluer, se repositionner et s’ajuster, sans jamais perdre son âme».
Plus de 1MMDH à l’export
«Les indicateurs économiques confirment cette dynamique. Aujourd’hui, le secteur dépasse le milliard de dirhams à l’export. Un seuil hautement symbolique, qui consacre une reconnaissance économique nouvelle et affirme la capacité des artisans marocains à s’imposer sur des marchés exigeants.
Le marché américain s’affirme comme première destination des exportations, suivi du marché européen. D’autres espaces, notamment en Scandinavie, offrent également des perspectives encourageantes.
Mais l’ouverture internationale impose des standards rigoureux. Dans les grandes commandes, le premier critère n’est pas uniquement la qualité esthétique du produit. Les donneurs d’ordre évaluent d’abord le niveau de structuration de l’opérateur. Peut-il facturer ? Est-il en règle fiscalement ? Peut-il assurer la traçabilité ? Est-il capable de respecter les délais et les volumes ?
La compétitivité passe par la crédibilité. Il s’agit d’accompagner les artisans vers un nouveau palier de maturité. Nous devons les aider à franchir un cap : passer d’un fonctionnement parfois fragile ou informel à un modèle structuré, capable de répondre pleinement aux standards internationaux».
Compétitivité, digitalisation et transparence
«L’importance stratégique du secteur ne se limite toutefois pas aux exportations. L’artisanat représente environ 10 % des recettes touristiques en devises. Ce chiffre illustre la place centrale du produit artisanal dans l’expérience touristique marocaine.
Au-delà de l’objet acquis, c’est un récit, une mémoire et, un savoir-faire qui sont transmis. L’artisanat prolonge l’expérience du visiteur, incarne l’identité du pays et participe activement à son rayonnement.
Le produit artisanal n’est pas un simple souvenir. Il est une signature. Il contribue à l’attractivité du Maroc et à la valorisation de son image à l’international. Dans cette perspective, le lien entre artisanat et tourisme devient stratégique. Il ne s’agit plus uniquement de vendre, mais de proposer une expérience cohérente, qualitative et porteuse de sens».
«La modernisation des outils constitue un autre pilier de cette transformation. La digitalisation s’impose comme un levier central. Nous avons engagé la dématérialisation des dossiers liés aux programmes d’appui, aux foires, aux salons et aux dispositifs destinés aux associations. L’objectif est d’instaurer davantage de transparence et d’équité.
La publication des règlements de participation et des grilles de notation répond à la même exigence de clarté. Chaque opérateur doit savoir sur quelle base il sera évalué. Cette lisibilité lui permet de mieux se préparer et d’améliorer ses performances. La transparence renforce la confiance et encourage la montée en compétence.
La protection des créations constitue enfin un chantier structurant. Si des mécanismes existent au niveau national, leur extension à l’international demeure plus complexe. Protéger un design évolutif n’est pas toujours simple.
En revanche, les marques peuvent être sécurisées. Il est essentiel de sensibiliser les artisans à ces dispositifs afin qu’ils puissent protéger et valoriser leur travail. Préserver l’originalité, éviter la banalisation et consolider la valeur, tels sont les enjeux dans un marché mondialisé où l’authenticité devient un avantage compétitif décisif».
Une ambition assumée et durable
«Au fond, la trajectoire est claire et assumée. Nous voulons faire de l’artisanat marocain un secteur pleinement structuré, compétitif et créateur de valeur. Cette ambition ne relève ni de la rupture ni de la nostalgie.
Elle repose sur un équilibre subtil : consolider les acquis, moderniser les pratiques, accompagner les opérateurs et préserver, simultanément, l’identité vivante du secteur. L’artisanat marocain n’est pas figé. Il évolue, il s’adapte, il innove. Notre responsabilité est de lui donner les moyens de cette évolution afin qu’il continue à créer de la richesse, de l’emploi et du rayonnement pour le Maroc.»
