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Mustafa Paşahan : «Entre le Maroc et la Turquie, il y a une complémentarité productive et non une concurrence directe»

Dans un marché qui devient de plus en plus exigeant et dans un monde de plus en plus compétitif, la proximité géographique et la complémentarité prennent une importance stratégique croissante dans l’organisation des chaînes de valeur. Pour les exportateurs turcs de textiles, il existe une réelle opportunité pour les deux pays en vue d’une présence commune forte sur le marché européen et mondial. Et aussi un meilleur approvisionnement des marchés locaux. Le patron des exportateurs turcs nous en parle…

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Vice–président du conseil d’administration de l’Association des exportateurs turcs de prêt-à-porter d’Istanbul, Mustafa Paşahan est impliqué dans la promotion et le développement des exportations turques de textile. Il occupe ce poste depuis avril 2022, date de l’élection de l’actuel bureau de l’association.

Celle-ci, fondée en 1986, est l’une des plus grandes unions d’exportateurs de Turquie. Elle contribue à la promotion du secteur du prêt-à-porter et de la confection à l’étranger. Objectif : augmentation de son potentiel d’exportation et renforcement de la compétitivité internationale de ses 10.000 entreprises membres.

Pourriez-vous nous dresser un tableau général de l’industrie textile turque aujourd’hui ?
Il est important de souligner l’importance stratégique de l’industrie de la mode turque. La Turquie s’affirme comme un pays de référence, tout en jouant un rôle de premier plan à l’échelle mondiale dans la production de prêt-à-porter et de confection.

Nous assurons environ 3,5% des exportations mondiales de prêt-à-porter. À ce titre, notre pays est le sixième fournisseur mondial et le troisième fournisseur de l’Union européenne. Nous disposons d’une infrastructure de production robuste, soutenue par un savoir-faire approfondi acquis au fil des décennies. Chaque année, nous enregistrons des progrès notables en matière de design et de valorisation de nos marques.

Quel est le positionnement international de cette industrie ?
Aujourd’hui, nos marques sont représentées dans plus de 100 pays, à travers des milliers de magasins et des dizaines de milliers de points de vente. Environ 70% de nos exportations de prêt-à-porter sont destinées au marché européen, en particulier à l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la France.

Concernant le Maroc, comment se portent les échanges commerciaux dans le secteur du textile et de l’habillement ?
En 2024, les exportations marocaines de prêt-à-porter vers la Türkiye ont atteint 171 millions de dollars, tandis que les importations en provenance de la Turquie se sont établies à 70 millions de dollars, générant ainsi un excédent commercial bilatéral de 106,8 millions de dollars en faveur du Maroc.

Sur le plan mondial, les exportations totales de vêtements du Maroc se sont élevées à 6,2 milliards de dollars, avec un excédent commercial cumulé de 5,78 milliards de dollars pour les articles en tissu tissé et en maille. Ainsi, le Maroc exporte aujourd’hui vers la Turquie environ deux fois et demie plus de produits de prêt-à-porter qu’il n’en importe.

Par ailleurs, il est important de souligner que les importations marocaines de matières premières textiles en provenance de Turquie (souvent interprétées comme un déséquilibre commercial) sont en réalité destinées à alimenter la production locale pour l’exportation vers des marchés tiers, notamment européens. Il s’agit donc d’une complémentarité productive et non d’une concurrence directe.

Quelle est donc la place du marché marocain dans la stratégie d’exportation des industriels turcs ?
Bien que la part du Maroc dans nos exportations globales demeure encore limitée, le potentiel de coopération entre nos deux pays, notamment pour les produits à forte valeur ajoutée et de marque, est significatif.

Le Maroc s’impose désormais comme un acteur exportateur majeur, aussi bien vers le marché mondial que vers la Turquie. Cette évolution se manifeste particulièrement par la forte croissance des exportations de vêtements confectionnés à partir de tissus tissés, tels que les vestes, les chemises ou encore les pantalons.

En 2020, les exportations marocaines représentaient 1,9 milliard de dollars. Quatre ans plus tard, en 2024, elles ont atteint 4,5 milliards de dollars, enregistrant une progression impressionnante de 135%. Une dynamique similaire est observée dans les exportations de vêtements en tricot et en maille, comme les t-shirts et les pulls, qui sont passées de 612 millions de dollars en 2020 à 1,7 milliard de dollars en 2024, soit une augmentation de 175%.

Les industriels marocains dénoncent vivement la concurrence turque, parfois déloyale selon eux, sur le marché local. Qu’en pensez-vous ?
De nombreuses entreprises turques considèrent aujourd’hui le Maroc comme une base de production compétitive, notamment grâce à ses incitations industrielles, sa position géographique et son capital humain qualifié. L’intérêt accru des investisseurs turcs s’est déjà traduit par une croissance tangible de la production textile marocaine au cours de l’année écoulée.

Certaines marques turques ont même commencé à produire localement au Maroc, illustrant ainsi une intégration industrielle de plus en plus profonde entre les deux pays. Les mesures à caractère protectionniste mises en œuvre à l’égard des importations turques représentent un défi pour nos entreprises et restreignent les perspectives de collaboration.

Certaines de ces mesures, qui ne semblent pas compatibles avec l’esprit de l’accord de libre-échange entre nos deux pays, limitent par ailleurs l’accès des consommateurs marocains à une offre diversifiée dans le prêt-à-porter.
Nous sommes convaincus que la Turquie et le Maroc ne doivent pas être perçus comme des concurrents, mais plutôt comme des acteurs complémentaires au sein de l’industrie de la mode.

Quels sont les défis des industriels turcs sur le marché marocain ?
Il est bien établi que le Maroc constitue une plateforme de production majeure pour les marques européennes. Cette réussite s’appuie notamment sur l’approvisionnement en matières premières textiles de qualité, dont une part importante provient de la Turquie. Ces dernières années, les importations marocaines de fils et de tissus en provenance de la Turquie ont connu une forte hausse.

Grâce à cette dynamique, la Turquie est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs du Maroc pour les intrants textiles, qui sont, à leur tour, utilisés principalement dans les exportations du Maroc. Elle occupe une place de premier plan dans l’approvisionnement en coton, fils de coton et tissus en coton.

Elle se positionne également parmi les principaux partenaires pour les fils et tissus en polyester, les fibres naturelles, telles que le chanvre, les fils et les filaments synthétiques, comme le nylon et le polyester. Cette interdépendance croissante confirme la complémentarité productive entre les deux pays et renforce les perspectives de développement d’un écosystème textile régional intégré.

Quelles perspectives communes alors pour les deux pays ?
Les deux pays sont situés aux portes de l’Europe et disposent d’un positionnement stratégique leur permettant de mettre en place une chaîne d’approvisionnement conjointe, en tant que partenaires naturels.

À une époque où la proximité géographique et la complémentarité prend une importance stratégique croissante dans l’organisation des chaînes de valeur, nous avons une réelle opportunité de bâtir, dans un esprit de partenariat «gagnant-gagnant», une présence commune forte sur le marché européen et mondial, ainsi qu’un meilleur approvisionnement des deux marchés locaux grâce à une intégration croissante et bien organisé.