Secteurs
Hydrogène vert : Les enjeux d’un écosystème en phase de lancement
L’identité des premiers investisseurs choisis n’est pas anodine. La nature des projets proposés non plus. Le Maroc avance doucement ses pions dans un domaine qui va changer la carte énergétique du monde dans les années à venir.
Une année, presque jour pour jour, après la publication de la circulaire du Chef du gouvernement, la première liste des investisseurs dans l’hydrogène vert vient d’être annoncée. Il s’agit de six opérateurs porteurs de cinq projets, en plus bien sûr des deux projets déjà présentés lors de la visite du Président Macron au Maroc, en octobre de l’année dernière.
Évidemment, d’autres projets sont toujours en cours d’étude, l’Offre Maroc ayant attiré jusque-là l’intérêt d’une quarantaine d’investisseurs potentiels. C’est une phase cruciale, une phase de démarrage d’une nouvelle industrie avec un écosystème entier à mettre en place, d’abord en termes d’infrastructures, réseaux, stockage, hydroduc, ports, stations de dessalement, mais aussi technologie, électrolyseurs, batteries…
Concrètement, dans le choix des six investisseurs «de très grande qualité», dont le sérieux, la solidité financière et technique ne font pas de doute, pour des «projets particulièrement prometteurs», le Maroc a fait le choix de la diversification des risques. D’abord des risques marchés , en premier lieu l’industrie, l’électricité et le fuel vert avec l’intégration de la chaîne de valeur minière.
Ensuite, la diversification des risques technologiques et pays. Il y a aussi la diversification pays avec des investisseurs qui sont les meilleurs dans leur région du monde, à commencer par les États-Unis, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie, mais également des acteurs marocains, cela sans oublier la diversification de l’offre territoriale, puisqu’en plus des trois régions du Sahara où seront implantés les projets annoncés, trois autres régions sont éligibles, l’Oriental, Drâa-Tafilalet et Tanger Med.
Tout montre que, contrairement à d’autres pays qui ont versé dans les effets d’annonce, le Maroc a fait le choix d’y aller progressivement, sans pour autant courir le risque de manquer ce momentum.
Si le comité de pilotage a travaillé pendant toute une année, depuis la publication de la note-circulaire, c’est pour qu’à la fin du processus il puisse choisir les partenaires les mieux indiqués. Il faut dire, en passant, que la première liste, choisie parmi une quarantaine d’investisseurs, ne manque pas de symbolisme, donnant lieu à plusieurs niveaux de lecture.
S’il y a un souci de diversification des technologies et de l’environnement de travail des opérateurs, cela n’empêche que la première chose qui saute aux yeux à la lecture de la nationalité des opérateurs concernés, c’est que les pays d’origine de ces derniers reconnaissent tous ouvertement la marocanité du Sahara, c’est le cas des États-Unis, de la France, de l’Espagne et des deux pays du Golfe, les Émirats arabes et l’Arabie saoudite.
L’Allemagne a également exprimé une position très avancée, alors que la Chine a adopté, depuis quelques années, une neutralité positive sur le dossier, passant de l’abstention au vote positif des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Et au rythme avec lequel évoluent les investissements de ce pays au Royaume, dans différents domaines, il n’est pas exclu qu’il fasse un nouveau pas en avant.
Cela d’autant plus que les régions concernées par les premiers projets sont justement les trois régions du Sahara. Le fait est que, et c’est patent dans ce cas, le Sahara reste le prisme sous lequel le Royaume aborde ses partenariats.
Démarche progressive
La deuxième lecture nous renseigne sur la politique adoptée par le Maroc en la matière. Et elle est loin du modèle de la plupart des pays producteurs des hydrocarbures. Il ne s’agit pas de louer du foncier (l’assiette de départ allouée à chaque opérateur étant de seulement 30.000 hectares) ni de percevoir des royalties ou encore des taxes et une rétribution en nature dont le pourcentage est fixé entre les partenaires.
Le Maroc, contrairement à beaucoup de pays qui se sont lancés dans le domaine, a opté pour une valorisation sur place. C’est ainsi que les opérateurs choisis se sont engagés à produire de l’électricité, du fuel vert, de l’ammoniac vert et… de l’acier vert. Et à y voir de plus près, ce sont des produits qui accompagnent parfaitement la politique de développement du pays et surtout dans le secteur de l’industrie.
L’électricité contribue à accélérer la décarbonation de l’énergie et la souveraineté énergétique du pays, l’ammoniac vert à se soustraire aux aléas de la conjoncture internationale, tout en produisant des engrais verts et donc la souveraineté alimentaire, et le fuel pour réduire la facture énergétique et accompagner la politique portuaire, avec l’entrée en service de deux nouveaux ports, Nador West Med, à vocation énergétique, dès cette année, et Dakhla Atlantique d’ici fin 2028, la reconstitution de la flotte de la marine marchande.
Le positionnement du Maroc au carrefour des routes maritimes internationales devrait également offrir des débouchés importants pour l’industrie du carburant vert. Pour ce qui est de l’acier vert, il a été évoqué pour la première fois et deux opérateurs s’engagent à le produire.
Et au regard de l’emplacement des projets, on peut avancer sans risquer d’erreur que les ressources en fer se situent tout près, en Mauritanie. Ce qui explique d’ailleurs l’ouverture d’un troisième passage frontalier entre les deux pays sur un axe routier, en projet, reliant Aousserd à Fderik, à quelques kilomètres des mines de fer de Zouerate. Le Maroc a définitivement tourné le dos au Maghreb, d’où l’on a tenté de l’exclure, comme groupement régional porteur de richesse et de développement.
Bref, au-delà de la garantie de la souveraineté énergétique et alimentaire, dans certains aspects industriels, la naissance de l’écosystème de l’hydrogène est également un facteur d’intégration régionale qui verse dans le même sens du Gazoduc Afrique Atlantique, un autre projet arrivé à un stade très avancé. Au cœur de ces initiatives se trouve le Maroc comme acteur régional de plus en plus incontournable.
Et maintenant, quelle est l’étape suivante?
C’est une première phase qui vient d’être mise en place. Les négociations vont être engagées avec les investisseurs sélectionnés. Une fois que les parties se seront accordées sur tous les termes, ces négociations aboutiront à la conclusion d’un contrat préliminaire de réservation de foncier. La phase suivante est donc la signature des contrats de réservation de fonciers de 6 mois qui seront négociés et discutés avec ce premier groupe d’investisseurs.
Lesdits contrats seront conclus entre l’investisseur et l’État marocain. Au terme de ces contrats préliminaires de réservation de foncier, et dès lors que les parties auront respecté leurs engagements, l’investisseur et l’État entreront en négociations finales pour la conclusion d’une convention d’études avancées. En parallèle, le comité de pilotage travaille sur une deuxième liste d’investisseurs qui sera annoncée prochainement.
Les discussions seront lancées avec eux dans les deux prochains mois. Pour la première liste, la deuxième phase pour chaque investisseur qui a signé son contrat de réservation de foncier, c’est de démarrer la phase des contrats d’études pour recueillir toutes les données techniques relatives au projet. L’intérêt de cette démarche est que l’État marocain ait de la visibilité pour avoir une certaine flexibilité en cas de changement technologique ou de risque financier ou encore de risque économique sur ces projets.