Affaires
Secteur VTC : Une croissance rapide mais hors de contrôle…
Symbole de modernité pour les uns, source de désordre pour les autres, le secteur est prisonnier d’un entre-deux : ni pleinement légal ni totalement illégal. Chauffeurs, plateformes et passagers composent dans une zone grise…
À Casablanca, Rabat ou Marrakech, il suffit d’un clic sur une application pour voir apparaître, en quelques minutes, une voiture prête à vous conduire là où vous souhaitez.
Longtemps dominé par les taxis traditionnels, ce type de transport urbain marocain vit depuis quelques années l’irruption des VTC (voitures de transport avec chauffeur), porté par des plateformes locales et étrangères. Le service séduit surtout une clientèle, connectée, lassée des humeurs de chauffeurs et des trajets parfois aléatoires en taxi.
Selon une étude, réalisée il y a deux ans, 18% des Marocains ont recours aux VTC. Et 4,5 % d’entre eux en sont des utilisateurs réguliers. Toujours selon ce sondage, 97% des usagers sont satisfaits de la qualité de service et 95% disent se sentir en sécurité.
L’offre a explosé : des milliers de conducteurs se sont engouffrés dans ce marché prometteur, souvent sans autre formalité qu’un permis de conduire et un véhicule en marche. Selon les estimations de l’association créée par les conducteurs des VTC, le secteur compte aujourd’hui 85.000 conducteurs actifs sur les différentes plateformes.
La répartition géographique laisse apparaître Casablanca arriver en tête avec 12.000 chauffeurs, suivie de Rabat avec 6.000 et Marrakech qui en compte 4.500. Par ailleurs, il y a huit applications, dont InDrive, Yango, Yassir ou encore Toogo. On rappellera que c’est Uber qui a été le premier à se lancer sur ce marché en 2015.
Deux années plus tard, les chauffeurs ont fondé l’Association marocaine des VTC pour «structurer le marché» et protéger leurs droits.
Cependant, cette initiative n’a pas mis le secteur – qui connaît aujourd’hui une «évolution notoire», selon l’association – à l’abri de nombreux dysfonctionnements. «Cette activité est informelle et se caractérise par une anarchie totale. Le marché progresse hors réglementation.
Parmi les anomalies, on peut citer les conditions d’enregistrement auprès des plateformes, l’absence de licences de transport, la tarification variable et des revenus instables.
Sans compter la confrontation frontale avec les chauffeurs des taxis et l’ambiguïté des pouvoirs publics qui explique le flou juridique dans lequel nous sommes», dit-on à l’association. Et d’ajouter : «C’est pour remédier à tout cela que nous appelons à une réforme globale pour organiser le marché, protéger les chauffeurs et sécuriser les passagers».
Un secteur informel aux règles floues…
Si la promesse du VTC est celle d’un service structuré et transparent, la réalité marocaine est tout autre. Ainsi, les conditions d’enregistrement auprès des plateformes se résument souvent à l’envoi d’une copie de la carte nationale, du permis de conduite et de la carte grise.
Les membres de l’association déplorent «l’absence d’un contrôle administratif sérieux. Et les plateformes qui exigeaient, au départ, le statut d’auto-entrepreneur aujourd’hui passent outre cette condition». Pour ce qui est de la tarification censée obéir à des règles uniformes à toutes les plateformes, elle est aussi sujette à des dérives.
«Beaucoup de chauffeurs négocient directement avec les passagers proposant un prix forfaitaire pour la course afin d’éviter les commissions prélevées par les applications», raconte un membre de l’association. Résultat : des écarts de prix, parfois importants, sont notés d’un trajet à l’autre et cela au détriment de la transparence promise au départ.
On notera que la commission est également différente d’une application à une autre. Ainsi, elle est par exemple, chez InDrive, de l’ordre de 11% alors que d’autres opérateurs prélèvent entre 10 à 23%. À cette commission s’ajoute une TVA de 2%.
Pour les chauffeurs, ce modèle économique se révèle très fragile : sans statut clair, sans couverture sociale ni assurance adaptée et un revenu très variable, puisqu’il se situe, selon leurs estimations, entre 4.000 et 7.000 dirhams.
À ces problèmes s’ajoutent les frictions avec les chauffeurs de taxi. Détenteurs d’une licence et soumis à des obligations réglementaires strictes régissant la profession, ces derniers dénoncent «une concurrence déloyale».
À Casablanca et Rabat, par exemple, ces frictions se traduisent souvent par des altercations et des agressions lorsque des chauffeurs de taxi et des chauffeurs de VTC se croisent sur les voies publiques.
Ce qui conduit certains syndicats de taxis à revendiquer purement et simplement la suppression de ce service.
Ce désordre est entretenu, de l’avis de l’association, par l’ambiguïté de la position des pouvoirs publics. Officiellement, ce type de transport doit être soumis à un cadre légal.
Toutefois dans la pratique, les applications fonctionnent hors cadre réglementaire. Si ce n’est quelques contrôles ponctuels aboutissant à des saisies de véhicules. Ce qui rappelle aux chauffeurs la fragilité de leur situation. Cela nécessite, dit-on à l’association marocaine des VTC, «une réforme globale de ce secteur et la mise en place d’une réglementation claire et nette protégeant à la fois les chauffeurs et les passagers».
Un appel qui ne semble pas encore avoir eu d’écho, selon cette corporation, auprès des autorités publiques. Et ce vide réglementaire est exploité par de nouveaux arrivants sur le secteur, notamment, signale-t-on sur le terrain, «des chauffeurs de taxi qui à la fin de leur service se mettent au volant de leurs propres véhicules pour quelques courses ou encore des fonctionnaires et des salariés, souhaitant arrondir leurs fins de mois, qui n’hésitent pas non plus à exploiter l’anarchie régnant dans le secteur ou encore les agences de location de voitures !».
Le secteur se trouve face à un dilemme: encadrer l’activité qui répond à une demande de mobilité moderne ou laisser aller ce désordre ? Pour l’association des VTC, «la question doit être tranchée rapidement à la veille de 2030, afin que l’on puisse proposer des services de transport urbain de qualité».
Taxis vs VTC : La bataille des tarifs
Pour les taxis, les tarifs sont théoriquement fixes et protégés par la réglementation. Le compteur est en principe obligatoire, mais dans la pratique, de nombreux chauffeurs refusent de l’utiliser et négocient directement avec les passagers, en particulier lors des courses de nuit ou vers les gares et aéroports.
Pour les VTC, les tarifs sont calculés selon la distance et la durée et sont fixés par les applications. Mais certains chauffeurs contournent l’appli pour proposer un forfait direct, souvent plus cher ou parfois moins cher.
Ainsi, un trajet de 5 km à Casablanca, par exemple, peut varier entre 25 et 40 DH, selon les heures de la journée, contre 15 à 20 dirhams en taxi. Celui-ci reste moins cher. Mais la transparence, la disponibilité et le confort du VTC séduisent de plus en plus d’usagers en dépit d’un coût moyen supérieur.
