SUIVEZ-NOUS

Affaires

Mohamed Lahbabi : «La première urgence est de réformer le modèle économique de l’officine»

Le secteur pharmaceutique fait face à une série de défis. Plusieurs réformes majeures se croisent en même temps : généralisation de l’AMO, transformation numérique du système de santé, réforme du médicament, réflexion sur les modèles économiques de l’officine.

Publié le


Mis à jour le

Mohamed Lahbabi, président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), revient sur les principaux dossiers chauds qui agitent la profession. Il livre aussi les propositions de la profession.

La Confédération a annoncé, début mai, le lancement d’une mission d’accompagnement stratégique confiée au cabinet Linkers Advocacy. Pourquoi cette mission et quels en sont les objectifs ?
Dans le contexte actuel, nous avons considéré qu’il était nécessaire de sortir d’une logique purement réactive ou émotionnelle. La profession a besoin d’arguments structurés, de données économiques, d’analyses juridiques, de projections stratégiques et d’une vision globale pour pouvoir dialoguer avec les institutions nationales et les décideurs.

C’est dans cet esprit qu’a été lancée cette mission d’accompagnement avec le cabinet Linkers Advocacy, avec un comité de pilotage composé de pharmaciens ayant chacun une expertise spécifique : économie de la santé, réglementation, exercice officinal, gouvernance ou politique publique.

L’objectif n’est pas uniquement de défendre la profession, mais aussi de proposer des solutions réalistes et durables pour préserver le maillage territorial des pharmacies, sécuriser l’accès au médicament, accompagner les grandes réformes sociales et moderniser le rôle du pharmacien dans le système de santé marocain.

Cette étude vise justement à repositionner l’officine dans cette nouvelle architecture sanitaire. Elle devra apporter une vision objective, scientifique et prospective sur l’avenir de l’officine au Maroc. L’étude produira des propositions concrètes aussi bien sur le plan économique, réglementaire qu’organisationnel.

L’étude fera-t-elle aussi une évaluation de l’ouverture du capital des officines ?
Le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens a lancé, avec le même cabinet, une étude contradictoire afin d’analyser de manière scientifique et économique les conséquences potentielles de cette recommandation sur l’avenir du secteur pharmaceutique marocain.

Le but est de mener une analyse loin des modèles importés qui ne tiennent pas toujours compte des réalités économiques, sociales et sanitaires du pays.

L’ouverture du capital est l’un des sujets qui suscitent le plus d’inquiétude au sein de la profession. La position défendue par un grand nombre de pharmaciens est très claire : nous sommes opposés à l’ouverture du capital, que ce soit aux non-pharmaciens ou même entre pharmaciens. Car nous considérons que cette orientation risque de modifier la philosophie du modèle officinal marocain.

L’officine n’est pas une entreprise commerciale comme les autres. C’est avant tout un établissement de santé de proximité fondé sur l’indépendance professionnelle du pharmacien, sa responsabilité personnelle et son lien direct avec les patients.

Justement, la refonte du système de santé et la généralisation de l’AMO changeraient-elles concrètement le travail des pharmaciens ?
Oui, profondément. Le pharmacien devient de plus en plus un acteur central de l’accès aux soins. La généralisation de l’AMO augmente les flux de patients, les besoins de traçabilité, les échanges administratifs et les exigences de digitalisation.

Tout cela suppose aussi des investissements importants pour les pharmacies : logiciels, équipements, formation, sécurisation des données, adaptation des procédures. Nous soutenons la digitalisation, mais elle ne peut pas être pensée sans les pharmaciens. Aujourd’hui, le pharmacien est un acteur de santé publique et un maillon essentiel de la prévention et du suivi thérapeutique.

Faut-il donc penser que l’actuel modèle de l’officine est devenu obsolète ?
Le modèle actuel doit clairement être réformé. Il ne s’agit pas de dire que la pharmacie doit devenir plus commerciale. Au contraire. Nous devons sortir d’un système où la survie économique dépend uniquement du volume et du prix des boîtes vendues.

Le pharmacien aujourd’hui joue un rôle sanitaire beaucoup plus large qu’il y a vingt ou trente ans. Il ne peut plus être perçu uniquement comme un simple dispensateur de médicaments. Il est un acteur de santé de proximité, accessible sans rendez-vous, présent quotidiennement auprès des citoyens et jouant un rôle essentiel dans le parcours de soins.

Il fait de l’éducation thérapeutique, détecte des interactions médicamenteuses, oriente les patients, participe à la prévention, accompagne les malades chroniques, assure des gardes, gère des situations d’urgence sanitaire et sert souvent de premier recours médical informel. Toutes ces missions ont une valeur sanitaire et économique pour l’État.

Il faut donc évoluer vers un modèle hybride: la marge sur le médicament, mais aussi une rémunération des services et des actes pharmaceutiques. Mais cette évolution doit s’accompagner de moyens et d’un nouveau modèle économique. On ne peut pas demander davantage de missions au pharmacien sans reconnaître ni rémunérer ces nouvelles responsabilités.

C’est justement pour cela que la profession défend aujourd’hui l’idée d’un modèle mixte, où la rémunération du pharmacien ne dépendrait plus uniquement de la marge sur le médicament, mais aussi de la valorisation des actes et services pharmaceutiques. L’évolution du rôle du pharmacien n’est donc pas une option. C’est une nécessité pour renforcer le système de santé marocain et répondre aux attentes des citoyens, tout en préservant l’équilibre des officines.

À défaut d’une réforme globale, craignez-vous la disparition du pharmacien de quartier ?
Oui, ce risque existe réellement si les difficultés économiques actuelles continuent de s’aggraver sans une réforme structurelle du secteur. Le pharmacien de quartier ne représente pas seulement un commerce de proximité.

Il constitue un véritable acteur de santé publique, souvent le premier professionnel vers lequel le citoyen se tourne pour un conseil, une orientation ou une prise en charge de première intention.

Dans de nombreux quartiers, notamment dans les zones populaires, rurales ou éloignées, le pharmacien joue un rôle social, il connaît ses patients, suit leurs traitements, détecte certaines situations à risque et assure une continuité de soins de proximité que peu de structures peuvent offrir.
Mais aujourd’hui, beaucoup d’officines vivent une fragilité économique croissante.

Depuis plusieurs années, les charges augmentent alors que les marges diminuent. Les baisses successives des prix des médicaments, l’évolution des coûts de fonctionnement, les retards de paiement et les mutations du marché mettent de nombreuses pharmacies en difficulté.

Si cette situation continue sans mesures d’accompagnement, le risque est de voir disparaître progressivement les petites et moyennes officines indépendantes au profit d’une concentration économique qui pourrait fragiliser le modèle de pharmacie de proximité.

En effet, on parle de plus en plus de fermetures de pharmacies ces dernières années…
Malheureusement, en l’absence de chiffres officiels, on ne peut pas quantifier ce phénomène. Mais sur le terrain, les signes de fragilité sont visibles partout : pharmacies cédées à perte, officines endettées, difficultés de trésorerie, retards de paiement aux fournisseurs, baisse de rentabilité, impossibilité de transmettre certaines pharmacies familiales et, dans certains cas, fermeture pure et simple.

Le problème est particulièrement préoccupant dans les petites villes, les quartiers populaires et les zones rurales, où la rentabilité économique est déjà fragile. Le vrai danger est qu’à terme, certaines régions deviennent moins attractives pour l’installation de pharmaciens, ce qui poserait un problème direct d’accès aux soins et au médicament.

L’accès au médicament est une autre problématique du secteur qui souffre, depuis quelques années, de plusieurs pénuries de certains produits. La situation s’améliore-t-elle aujourd’hui ?
Il existe parfois des améliorations ponctuelles, mais globalement, le problème reste préoccupant. Les ruptures concernent aussi bien des médicaments de maladies chroniques que des antibiotiques, certains psychotropes, des traitements pédiatriques ou encore des spécialités hospitalières. Le pharmacien est souvent le premier à gérer la détresse des patients face à une rupture.

C’est lui qui doit chercher des alternatives, rassurer les familles, contacter les médecins et parfois gérer des tensions très importantes au comptoir. Pourtant, paradoxalement, les pharmaciens restent insuffisamment associés aux mécanismes de gestion des pénuries.

Nous plaidons pour une plateforme nationale transparente de suivi des ruptures, avec une implication réelle des pharmaciens d’officine, des grossistes, des industriels, de l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé et des autorités sanitaires. ́

Le Maroc dépendrait-il trop des importations pharmaceutiques ?
Le Maroc dispose d’une industrie pharmaceutique reconnue au niveau régional, et c’est une vraie force stratégique. Mais nous restons dépendants de l’étranger pour plusieurs matières premières, certaines molécules innovantes et certains médicaments stratégiques.

Le Maroc doit renforcer davantage sa production locale, encourager les génériques nationaux, sécuriser ses stocks stratégiques et développer des politiques industrielles permettant une plus grande autonomie.

Outre les ruptures, la politique de baisse du prix des médicaments, engagée en 2013, pose aussi problème pour le secteur…

Dire que les médicaments sont chers au Maroc sans nuance est une lecture incomplète de la réalité. Il faut distinguer plusieurs catégories de médicaments.

La majorité des médicaments utilisés quotidiennement par les citoyens marocains restent, surtout lorsqu’on les compare à plusieurs pays, relativement accessibles. Le vrai problème concerne principalement une catégorie bien précise : les médicaments très coûteux, notamment les T3 et T4, qui représentent une part importante des dépenses de l’assurance maladie.

Les chiffres présentés lors des discussions sectorielles ont d’ailleurs montré qu’un nombre limité de médicaments, principalement des T3 et T4, concentre à lui seul une part très importante des dépenses de la CNSS. C’est donc sur ces médicaments à très forte valeur que la problématique du coût se pose réellement.

Il faut aussi rappeler que le pharmacien n’est pas responsable du prix du médicament. Le prix final dépend de plusieurs éléments : coût de fabrication ou d’importation, recherche et innovation pour certains traitements, logistique, taxes et marges des différents intervenants…

Comment faut-il alors gérer cette problématique du prix ?
La solution ne réside pas dans des baisses généralisées et aveugles des prix, mais dans une réforme intelligente de la politique du médicament, ciblant principalement les médicaments à très forte dépense, comme les T3 et T4, tout en mettant en place des mesures de compensation pour préserver l’équilibre économique des pharmacies.

L’expérience du décret de 2013, faute de mesures de compensation, avait fortement fragilisé l’économie des officines. C’est pour cette raison que la Confédération a insisté durant toutes les réunions sur un principe clair : aucune nouvelle baisse des prix ne doit être appliquée sans mesures de compensation économiques simultanées.

La question n’est donc pas seulement de baisser les prix, mais de construire une réforme équilibrée qui protège à la fois le pouvoir d’achat du citoyen, les finances de l’assurance maladie et la survie économique des pharmacies.

Quelles sont donc les mesures urgentes à prendre concernant la politique du médicament ?
La première urgence est de réformer le modèle économique de l’officine. Nous ne pouvons pas continuer à demander toujours plus de missions aux pharmaciens tout en réduisant continuellement leurs ressources.

Ensuite, il faut absolument avancer sur le droit de substitution, qui existe dans de nombreux pays et qui permettrait à la fois de réduire les dépenses de santé et de valoriser le rôle du pharmacien.

Il faut également protéger le circuit légal du médicament, lutter contre les circuits parallèles, renforcer la souveraineté pharmaceutique, intégrer réellement les pharmaciens dans les politiques numériques de santé, et réviser certains textes devenus obsolètes.

La vraie réflexion doit être globale et équilibrée : garantir l’accès du citoyen aux traitements coûteux, préserver les finances de l’assurance maladie, mais aussi protéger la viabilité économique des pharmacies.

Les pharmaciens ont-ils été consultés et ont-ils pu livrer leur point de vue sur les diverses réformes ?
Nous avons été consultés sur plusieurs sujets, mais souvent de manière insuffisante ou tardive. Très souvent, les professionnels découvrent certaines orientations une fois que les arbitrages sont déjà avancés. Nous demandons une vraie gouvernance participative de la santé.

Les pharmaciens doivent être associés dès la conception des réformes, parce qu’ils représentent le dernier maillon de la chaîne du médicament et le professionnel de santé le plus accessible pour une grande partie de la population.