Made in Morocco : Entre ambition et réalité

S’imposant comme gage de souveraineté et levier de croissance, la production locale a encore du chemin à parcourir avant de convaincre sur le marché domestique et à l’export. Analyse.

La souveraineté industrielle et commerciale du Royaume est au cœur des priorités gouvernementales. Plusieurs mécanismes de soutien et d’accompagnement de l’investissement ont été mis en place par le ministère de l’Industrie et du commerce dans le but d’encourager la production nationale et de promouvoir le «Made In Morocco». Des subventions pouvant atteindre jusqu’à 30% du montant de l’investissement (selon la nature et la taille des projets) sont allouées par le département de Ryad Mezzour.
Jusque-là, le ministère a accompagné 1.260 projets identifiés dans le cadre de la banque de projets de substitution aux importations lancée en 2020. «87% de ces projets sont à capitaux marocains. Ils représentent un chiffre d’affaires potentiel local de 69,4 MMDH et 73,4 MMDH de recettes à l’export», détaille une source du ministère. Répartis sur les 12 régions du Royaume, ils couvrent plusieurs secteurs industriels allant de l’agroalimentaire aux industries mécaniques, en passant par le textile, la plasturgie…

Substitution aux importations
Le véritable essor du «Made In Morocco» reste néanmoins tributaire d’un double défi: convaincre un marché domestique de la qualité des produits locaux, mais aussi réussir à les positionner sur les marchés étrangers. Bien que les Marocains soient résolument convaincus de l’importance de «consommer marocain», comme le montrent les études, leurs critères d’achat dépassent de loin celui de l’origine du produit. «La marque marocaine ne peut se développer que dans le cadre de stratégies globales qui font la part belle aux déterminants de l’appartenance à la civilisation marocaine et à ses savoir-faire et savoir-être», soutient Driss Aissaoui, économiste et spécialiste de la communication institutionnelle. De nombreuses conventions de partenariats ont ainsi été signées pour le développement du sourcing local, notamment avec les enseignes de grande distribution, de manière à tirer vers le haut la qualité des produits locaux. «Des stratégies associées à des relations entre constructeurs et sous-traitants sont nécessaires pour développer le know-how et les transferts de technologie. De nombreuses marques industrielles considèrent le Maroc comme une plateforme fiable à forts avantages comparatifs, notamment ses compétences techniques et sa proximité géographique qui lui valent d’être classé au 3e rang des pays de la zone MENA par Doing Buisness 2021», affirme Abdelghani Youmni.

L’exportation, un défi majeur
Selon ce spécialiste des politiques publiques, cette courbe d’apprentissage efficiente permettra la naissance d’une industrie locale à même de «réduire la facture d’importation en biens et services d’au moins 83 MMDH tout en créant entre 50.000 et 100.000 emplois directs». Mais surtout, cela permettra une montée en gamme des exportations du «Made in Morocco».
Car positionner les produits locaux sur les marchés étrangers demeure un défi majeur. «Le Made in Morocco sans ambitions à l’export est voué à l’échec», souligne notre source au ministère qui veut déployer un écosystème export intégré. Un accompagnement des entreprises touchera plusieurs volets, notamment la promotion à l’international, l’appui aux entreprises exportatrices, le financement et l’assurance à l’export, la certification des produits, le lobbying international, etc. Il y a également la création du label «Made in Morocco» dont l’objectif est de promouvoir les produits industriels nationaux de qualité et d’améliorer leur perception aux yeux du consommateur au niveau national et international.

Une agence pour canaliser les efforts ?
Une «Task Force Export» a été mise en place au département de l’Industrie de manière à identifier le potentiel d’exportation encore inexploré que peuvent représenter de nouveaux marchés. «Hors automobile, phosphates et dérivés et agriculture, le potentiel à l’export dégagé, sur la base de notre tissu productif actuel, atteint près de 120 milliardsDH dont 12 milliards DH sur l’Afrique. Ce potentiel couvre plus de 200 produits dans 53 filières», confie-t-on au ministère. Pour libérer tout le potentiel du «Made in Morocco», certains spécialistes appellent à la création d’une agence dédiée. «Nous défendons cette cause depuis huit ans», souligne Adil Lamnini, président de l’Association professionnelle des marques marocaines (APMM). «Différents budgets et visions sont là aujourd’hui, mais ne s’accordent pas finalement vers un seul objectif. On pourrait très bien concentrer toutes les énergies pour créer réellement un Nation Branding digne de ce qui se fait à l’étranger, pour ne citer que les exemples du Portugal et de la Croatie», ajoute-t-il.
Maintenant que le Made in Morocco figure clairement dans les programmes gouvernementaux et que la commande publique nationale priorise la fabrication locale, le président de l’AMIP estime qu’il faut «sauter le pas pour créer et promulguer le Buy Moroccan Act».
La création de cette agence Made in Morocco reste néanmoins écartée de la vision du département piloté par Ryad Mezzour. «La politique de promotion du Made in Morocco doit s’appuyer sur des mesures globales sectorielles et multidimensionnelles. Dans le panorama institutionnel marocain, nous avons plusieurs agences qui contribuent chacune de son côté dans la promotion du produit marocain. Ajouter d’autres institutions pourrait être contre-productif», nous explique notre source. «Ce qu’il faut, c’est améliorer la coordination des agences et institutions existantes, leur faire partager un objectif commun avec des actions synchronisées et bien orchestrées pour optimiser leurs retombées».

 

Augmenter les droits de douane pour favoriser le local ?
Les spécialistes sont unanimes : ériger une barrière douanière n’est pas la meilleure des solutions. Mais pour la protection de l’industrie nationale, d’autres mesures ont été mises en œuvre, notamment l’élaboration de la loi 15.09 relative à la défense commerciale, la révision de l’Accord de libre-échange avec la Turquie… «Nous pouvons également, le cas échéant, déployer des mesures de défense commerciale pour corriger des distorsions causées par des importations préjudiciables. Le ministère veille à protéger la production nationale contre la concurrence déloyale», soutient notre source au département de Ryad Mezzour. Le contrôle sur les produits importés est également resserré. Ils subissent les contrôles nécessaires et nous disposons d’un catalogue de 1.300 normes d’application obligatoire, poursuit-il en précisant que
«le ministère a réalisé 115.000 contrôles à l’importation permettant de s’assurer de la conformité des marchandises».