Affaires
Les nanosatellites, une guerre de l’espace se profile
Les télécommunications par nanosatellites font jaser au Maroc. Entre ceux qui plaident pour leur déploiement massif et ceux qui craignent pour la souveraineté du ciel marocain, l’ANRT est appelée à trancher.
Le 8 janvier 1970. Feu Hassan II échange, pour la première fois, une conversation téléphonique par satellite avec le président américain Nixon. Émise depuis Shoul, une commune rurale située à une trentaine de kilomètres de Rabat, la conversation marque la célébration de l’implantation de la première station satellite terrestre marocaine. Nécessitant près de 6 millions de dollars d’investissement à l’époque, financée en partie par les Américains, cette station installe le Maroc dans le concert des nations se positionnant dans cette technologie de télécommunications. Entre 1970 et 2023, des mutations extraordinaires dans le domaine des satellites ont été opérées, c’est le moins que l’on puisse dire. Le Maroc, comme plusieurs pays similaires, est resté, malgré lui, témoin de cette métamorphose sans précédent dans ce domaine où les GAFA et les géants du Net font leur loi. Leur dernière trouvaille : les nanosatellites, des petits satellites miniatures sous forme de petits cubes éparpillés à 400 km d’altitude, partout, au-dessus de nos têtes.
Au Maroc, cette technologie commence à faire jaser, surtout après son utilisation lors du séisme d’Al Haouz. Le signal étant présent, sans problème de connectivité ni une grande latence, la connexion émise depuis les satellites Starlink d’Elon Musk a été d’une grande aide, notamment pour fournir une connexion internet de qualité pour les populations sinistrées. Malgré ses coûts jugés chers pour une utilisation individuelle, cette technologie intéresse de plus en plus dans le monde, mais aussi au Maroc. Une entreprise de droit marocain, rencontrée en marge de la première édition du Salon Gitex Africa l’année dernière à Marrakech, nous a confié qu’elle serait en contact avec le régulateur, l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), pour bénéficier d’une licence en bonne et due forme afin de pouvoir proposer des services télécoms fournis via ces nanosatellites.
Pour un juste équilibre entre le besoin et la concurrence
Or, c’est là que le bât blesse. L’offre de télécommunications par nanosatellites fait face à un vide juridique et réglementaire au Maroc. Selon une source proche du dossier, le régulateur se penche actuellement sur cette question et une définition du statut de ces fournisseurs de services est actuellement en phase de réflexion. Ne pouvant pas les interdire, il faudra les anticiper en adoptant une approche de régulation où tous les acteurs du secteur y trouveront leur compte. Car, malgré leur coût élevé, les terminaux de Starlink peuvent couvrir des régions où la couverture réseau fait souvent défaut. Une maison d’hôtes à Oukaïmeden ou une ferme à Bouârfa qui fait face à des problèmes de couverture réseau peut bénéficier de cette connexion satellite, l’installer avec un réseau WiFi et la partager à une plus grande échelle.
Étant entre le marteau et l’enclume, le régulateur devra ainsi essayer de trouver un juste équilibre entre un besoin que cette technologie peut combler et une concurrence que les opérateurs télécoms jugent déloyale, puisqu’ils ont déboursé des milliards de dirhams entre l’achat de licences, les investissements en infrastructures télécoms, en interconnexion et surtout en payant des taxes et des impôts, chose que redoutent les opérateurs de nanosatellites et les GAFA.
Star Wars : Elon Musk, Jeff Bezos… les nouveaux maîtres Jedi
Ceci dit, l’autre défi est lié non pas à des contraintes d’ordre financier, mais à la sécurité de l’État. Chaque opérateur qui dispose d’une licence a des droits et des obligations. Parmi ces derniers figurent la sécurité et la protection des données personnelles et sensibles. Or, à l’inverse des opérateurs de télécommunications par satellites géostationnaires, ceux des nanosatellites échappent à tout contrôle et l’État n’a pas de regard sur l’usage des données amassées. Aussi, sur un autre registre, ils perturbent le lancement d’engins vers l’espace, puisqu’ils sont de véritables objets à risque. Pour couvrir toute la planète, il faut plus de 3.000 satellites. Elon Musk et Jeff Bezos se sont lancés dans cette course pour atteindre ce nombre incroyable de satellites, une course très décriée et critiquée à cause de ses conséquences sur l’atmosphère et la souveraineté des cieux des États. Et puis, les chercheurs et observateurs par télescope se plaignent de la myopie engendrée par ces cubes qui ont colonisé notre espace. Mais ça, c’est une autre histoire. Alors, après l’open sky pour le transport aérien, le Maroc ouvrira-t-il son ciel à ces nanosatellites ? En tout cas, une chose semble sûre : le régulateur ne laissera pas cette technologie entrer de plain pied dans le secteur des télécoms au Maroc. Une technologie, rappelons-le, qui est principalement destinée aux particuliers, notamment dans les zones enclavées et le monde rural. Les entreprises, elles, à cause du problème de latence, utilisent des infrastructures terrestres et des câbles sous-marins pour leur connectivité.
Si aujourd’hui, au Maroc, le nombre d’abonnés à ces services ne forme qu’une petite niche, il risque de prendre de l’ampleur les prochaines années. Entre la démocratisation de l’accès à Internet dans les zones non couvertes et les risques de ces méga-constellations, le régulateur se doit de trouver des solutions à une équation à plusieurs variables. La guerre de l’espace ne fait que commencer !
