Affaires
Les ambulanciers privés appellent au secours
L’urgence est de combler le vide réglementaire qui nuit au secteur du transport sanitaire privé. Les professionnels plaident pour une plus grande implication du ministère de la Santé afin d’arriver à harmoniser la pratique du métier au niveau national.
Les professionnels du transport sanitaire privé sont en détresse. Le secteur, miné par des lacunes d’ordre législatif et réglementaire, menace non seulement de plomber la qualité des prestations, mais met également en danger chaque jour la vie de milliers de malades marocains. Véhicules désuets ou sous-équipés, personnel non qualifié, ententes illégales…, tant de dérives qui débouchent sur un constat glaçant : «Sur 5 personnes prises en charge par une ambulance, 4 décèdent avant leur arrivée à l’hôpital», révèle Abdelhamid El Mouadden, président de l’Association nationale des services d’ambulance et d’assistance (ANSAM).
Un gap réglementaireà combler
Sur le plan de la gouvernance, le transport sanitaire privé dépend du bon vouloir des autorités locales. En effet, depuis l’entrée en vigueur de la Charte communale au début des années 2000, les compétences d’attribution des autorisations d’exercice aux ambulanciers privés ont été transférées aux communes. Jusqu’à cette date, l’attribution des agréments était strictement du ressort de la préfecture.
Aujourd’hui, «quelque 85, voire 90, entreprises et sociétés de Casablanca exercent sans autorisation», déclare le président de l’ANSAM. Et pour cause, durant les années 2000 et 2010, les personnes physiques et morales demandeuses ont profité de l’absence d’un cadre normatif pour obtenir un droit d’exercice.
Les progrès de la commune de Casablanca
Il aura fallu attendre jusqu’en juin 2020 pour que la ville de Casablanca se dote, enfin, d’un cahier des charges propre au transport sanitaire. Ce texte, bien qu’il nécessite quelques ajustements d’après l’avis d’une partie des professionnels, reste à cette date le plus avancé : «Les demandeurs doivent se conformer à la réglementation. Toute demande est consignée dans un dossier qui sera examiné par une commission dans laquelle siègent des représentants rattachés à différents départements: sécurité civile, ministère de la Santé, etc.», précise Noufissa Ramhane, vice-présidente de la commune de Casablanca chargée du secteur de la santé.
Le cahier des charges de la ville de Casablanca détaille avec précision les conditions à remplir pour exercer le métier d’ambulancier: horaires, exigences techniques, qualification du personnel, locaux, salubrité et hygiène…, autant de dispositions qu’une partie des professionnels en exercice rejettent.
«Dans le cahier des charges de la commune de Casablanca, les investissements en équipements obligatoires sont assez lourds pour les ambulanciers. Ils dépassent les 600.000 dirhams de matériel dans le véhicule. Il faut compter 300.000 dirhams rien que pour le défibrillateur manuel. Il faudrait dans ce cas octroyer des autorisations pour les grands véhicules de type A et d’autres pour les moins volumineux (de type B). Mais si on continue de maintenir l’obligation d’avoir les deux, ça posera un problème financier aux ambulanciers», précise El Mouadden.
De son côté, la commune se dit à l’écoute des doléances des professionnels : «Nous accueillons leurs propositions et recommandations que nous sommes prêts à discuter lors des sessions du conseil», assure Ramhane.
Mettre à niveau le facteur humain
À Casablanca, le parc des ambulances privées atteint les 1.400 véhicules, dont 30% appartiennent à la catégorie des véhicules médicalisés (type A). Le secteur emploie quelque 1.800 ambulanciers dont seule la moitié dispose d’un certificat de technicien ambulancier.
Toutefois, ces derniers «ont acquis, avec le temps, les compétences élémentaires pour exercer ce métier. Nous avons pu voir comment ils ont réagi durant l’épidémie de Covid-19. Ils ont travaillé bénévolement, ou encore plus récemment suite au tremblement de terre dans la région d’Al Haouz», observe El Mouadden.
Le président de l’ANSAM propose une mise à niveau graduelle. «Toute société d’ambulance doit avoir un infirmier dans son équipe pour gérer le matériel médical et communiquer les conseils en cas d’urgence par téléphone. Car l’urgence commence sur le lieu de l’accident et non pas à l’arrivée à l’hôpital. Deuxièmement, tout ambulancier devrait avoir un certificat de premiers gestes de secours. Ce certificat est attribué à la suite d’une formation de deux jours. C’est le minimum. Ensuite, nous proposons de faire passer aux secouristes un stage de formation de 70 heures dans un hôpital public. À l’issue de ce stage, le directeur de l’hôpital délivrera un certificat de formation qui ouvrira le droit à l’obtention d’une carte d’auxiliaire-ambulancier», détaille notre source.
L’urgence est donc de combler le vide réglementaire qui nuit au secteur du transport sanitaire privé. Les professionnels plaident pour une plus grande implication du ministère de la Santé, afin d’arriver à harmoniser la pratique du métier au niveau national.
La concession, une fausse bonne idée ?
Les communes urbaines ne fonctionnent pas toutes de la même manière en ce qui concerne l’octroi des autorisations d’exercice. Ainsi, les villes d’Agadir et de Marrakech ont recours à des contrats de concession avec les opérateurs privés. Un cadre économiquement à la défaveur des ambulanciers. Le contrat de concession est valable pour une durée de 5 ans, et concerne strictement des véhicules neufs, «alors que la commune elle-même fait circuler ses véhicules vieux de plus de 5 ou 10 ans. C’est là une concurrence déloyale», observe El Mouadden.
Pire encore, pour pouvoir soumissionner à un appel d’offres, il faut mobiliser des fonds conséquents. Car en plus des véhicules neufs, il faut compter du matériel et des équipements coûteux, un local qui répond à certaines normes pour le moins injustifiables. «Autant d’exigences qui représentent une dépense minimum de deux millions de dirhams pour un parc de deux à trois véhicules», selon notre source. «Passés les cinq ans de concession, l’exploitant n’est pas assuré d’être retenu lors de l’appel d’offres suivant. Prenons les deux scénarios : si le contrat est reconduit, l’entreprise devra renouveler son parc automobile, car celui-ci aura dépassé 5 ans, à cela il faut rajouter une redevance annuelle de 20.000 dirhams par véhicule. Dans le cas où la concession n’est pas renouvelée, l’ambulancier doit retirer les véhicules sans pouvoir les vendre, parce qu’ils ont déjà dépassé cinq ans, en plus des charges du local, du conflit social, etc., autant de problèmes qui ont poussé de nombreuses sociétés d’ambulances à déposer le bilan», détaille El Mouadden.