Affaires
La lourde facture des biens d’équipement et semi-finis
Les approvisionnements globaux pour ces deux segments ont totalisé 1.416 milliards de dirhams (MMDH) entre 2021 et fin juillet 2025 et représentaient 44% des importations globales du Royaume. Les détails.
À quelque chose malheur est bon. Face à la crise brutale et inédite provoquée par le Covid-19 qui a mis à genoux plusieurs secteurs stratégiques, les industriels marocains ont fait preuve d’une ingéniosité remarquable. Une énergie du «désespoir» qui leur a permis de fabriquer des produits et équipements pour répondre à la forte demande locale.
Surfant sur cette vague d’innovations «made in Morocco», le ministère de l’Industrie et du commerce avait lancé une banque de projets industriels dans le cadre du Nouveau plan de relance industriel (2021-2023). Principal objectif : instaurer une politique de substitution aux importations afin de réduire cette dépendance extérieure et renforcer la souveraineté industrielle du Royaume. Une démarche d’autant plus opportune qu’elle survenait dans un contexte de restriction du fret, sur un marché international qui naviguait à vue dans un océan inconnu.
Quatre ans plus tard, force est de constater que cet infléchissement de la politique d’importation présente tout de même quelques limites malgré quelques améliorations rassurantes. La preuve par les chiffres. Pour arriver à cette conclusion, nous nous sommes penchés sur les données d’importations de biens d’équipement et de produits semi-finis du Maroc entre 2021 et fin juillet 2025 dévoilées par l’Office des changes. Au cours de cette période, les approvisionnements globaux pour ces deux segments se sont établis à 1.416 milliards de dirhams (MMDH) et représentaient 44% des importations totales. Soit presque le PIB du Royaume. C’est dire leur poids énorme dans la facture des échanges extérieurs. Et la tendance devrait se poursuivre puisqu’à fin juillet 2025, ils concentraient près de 45% des importations totales.
Recul des achats de fils et câbles
L’on constate néanmoins une légère décélération de la croissance des importations de biens d’équipement qui ont progressé de 12,9% en 2024 contre respectivement 14,4% et 14% lors des deux années précédentes. Les principaux produits d’équipement importés au cours de la période étudiée sont les appareils pour coupure ou connexion des circuits électriques, les parties d’avions et d’autres véhicules aériens, les fils, les câbles et les conducteurs isolés pour l’électricité, les voitures utilitaires, ainsi que les machines et appareils divers (voir détails dans le tableau).
L’un des constats phares en analysant de plus près ces achats, c’est la baisse du rythme de progression des importations de fils, câbles et autres conducteurs isolés, qui ont crû de 21,1% à 13,5 MMDH en 2023, contre une hausse de 39% en 2022. Cette décélération pourrait, dans une certaine mesure, refléter la dynamique de croissance de la production locale confirmée par la hausse des exportations à 47,9 MMDH en 2023, selon le rapport sur le commerce extérieur de 2023.
Montée en puissance de la production
Le Royaume performe aussi dans la production de câbles coaxiaux isolés. Avec environ 24.000 tonnes produites en 2024, le Maroc est le leader en Afrique, devant l’Égypte (20.000 tonnes) et le Kenya (14.000 tonnes), selon la plateforme spécialisée sur le commerce extérieur, IndexBox.
Mieux, les futurs investissements présagent d’une montée en puissance de la production locale. En 2024, l’entreprise tunisienne Coficab, spécialisée dans la production et la vente de fils et câbles électriques principalement destinés à l’industrie automobile, a lancé une nouvelle usine à Kénitra afin d’augmenter de 33% sa capacité actuelle estimée à 12 millions de km de câbles/an. Elle prévoit aussi d’ouvrir une nouvelle usine cette année à Tanger Automotive City, ce qui ajoutera 3 millions de km/an afin de répondre à la demande en câbles spéciaux.
Le 14 décembre 2023, le spécialiste français des câbles, Nexans, avait signé deux protocoles d’accord avec le gouvernement marocain pour la création d’une nouvelle unité de câbles d’énergie de moyenne tension d’un investissement de 100 millions d’euros à l’horizon 2026.
Fléchissement des importations de matières plastiques
Les achats de machines et appareils divers (7,8 MMDH à fin juillet 2025), en hausse de 15,5% sur une année, continuent de peser dans les importations marocaines, après des baisses notées entre 2021 et 2024. On remarque aussi un ralentissement dans l’évolution des achats d’appareils pour coupure ou connexion des circuits électriques dont la valeur affichait moins de 7 MMDH.
Intéressons-nous maintenant aux produits semi-finis. La lecture des chiffres de l’Office des changes révèle une évolution stable de 6,8% durant les sept premiers mois de l’année, comme ce fut quasiment le cas au cours de la même période en 2024. Dans ce lot figurent essentiellement les matières plastiques, l’ammoniac, les tubes, les tuyaux et profilés creux en fonte, le fer et l’acier, les demi-produits en fer ou en aciers non alliés, les accessoires de tuyauterie et construction métallique, les fils, les barres et profilés en cuivre, ainsi que l’aluminium brut, les déchets et poudres d’aluminium.
Les importations de matières plastiques, qui avaient grimpé à 21,6 MMDH en 2022, principalement sous l’effet de la hausse des prix du pétrole, ont considérablement fléchi au cours des trois dernières années. Un signe encourageant qui pourrait revigorer l’industrie plasturgique nationale.
L’imposition de droits antidumping sur les importations de polychlorure de vinyle (PVC) en provenance des États-Unis semble donc porter ses fruits. Pour rappel, le 22 novembre 2023, le ministère de l’Industrie et du commerce avait décidé de reconduire et de réviser le droit antidumping appliqué à ces produits à 24,88%, à la suite d’une enquête conjointe de douze mois sur le réexamen et la révision de cette mesure commerciale, initiée le 11 décembre 2023.
Dans une circulaire datée du 9 août 2023, l’Administration des douanes et impôts indirects (ADII) avait aussi annoncé l’application d’un droit antidumping définitif de 5,5% sur les importations de PVC en provenance de l’UE et de 8% pour celles originaires du Royaume-Uni. Dernière mesure en date pour protéger davantage le secteur national de la plasturgie : l’imposition, depuis le 6 juin 2025, d’un droit antidumping provisoire de 74,87% et de 92,19% sur les PVC en provenance de l’Égypte.
Des mégaprojets pour limiter l’achat de métaux ferreux
On note également que les achats de tubes, tuyaux et profilés creux en fonte, fer et acier, qui ont véritablement repris en 2022 (2 MMDH), s’élevaient à 5 MMDH en 2023 et 2024, sous l’effet des fluctuations sur le marché international. Les méga-investissements actuels et futurs dans l’industrie de la sidérurgie nationale devraient réduire cette facture au cours des prochaines années. En juillet 2024, le groupe sidérurgique marocain Riva Industries avait inauguré un complexe industriel intégré destiné à la production d’une variété de produits métallurgiques, tels que le fer à béton, fil machine, couronnes de grands diamètres, lingots en acier et aciers spéciaux.
D’un investissement de 2,9 MMDH, la production de cette usine est destinée aux besoins du marché national et international.
Rappelons aussi qu’en décembre 2023, Maghreb Steel, acteur national principal de la sidérurgie, avait bénéficié d’un appui financier du Fonds de soutien à l’innovation (FSI) pour développer quatre nouveaux types d’acier «made in Morocco».
La Société nationale de sidérurgie (Sonasid), qui a enregistré une augmentation de 15% des volumes de vente, prévoit d’ouvrir une nouvelle usine chaque année jusqu’en 2030, pour accélérer sa transformation et sa diversification. Le groupe dirigé par Ismaïl Akalay compte aussi développer de nouveaux segments, tels que les fibres d’acier, les fils machine haute performance, les torons précontraints, ainsi que la production de métaux non ferreux.
Les métaux qui sortiront de ces usines devraient réduire les importations d’accessoires de tuyauterie et de construction métallique, qui ont véritablement repris en 2024 (4,8 MMDH), en hausse de 54,1% par rapport à 2023.
Gros investissements dans le cuivre
Revenons aux produits semi-finis pour souligner la montée des achats de fils, barres et profilés en cuivre (absents dans le top 3 depuis 2021) qui ont augmenté à 6,8 MMDH à fin juillet 2025. Là aussi, la tendance devrait également ralentir grâce aux grands projets en cours.
Parmi ces gros investissements, la nouvelle mine de Tizert de Managem, acteur principal de la production de cuivre au Maroc. D’un investissement de plus de 4 MMDH, ce site «intelligent», qui sera entièrement numérisé et automatisé, permettra de doubler la production nationale de concentré de cuivre du groupe minier (92.612 tonnes en 2024). La première extraction était prévue en juillet 2025 avec une montée en pleine capacité dès début 2026.
Le groupe dirigé par Imad Touimi prévoit aussi de construire «la première fonderie de cuivre en Afrique du Nord», à travers sa filiale ManaGreen, pour un investissement estimé entre 10 et 15 MMDH. Objectifs : transformer localement les ressources, réduire les importations et renforcer l’autonomie industrielle. Cette future production renforcera l’industrie de câble électrique qui concentre à elle seule près de 60% de la demande nationale en cuivre, mais aussi d’autres secteurs stratégiques comme le BTP, l’automobile et l’aéronautique dont les volumes de production montent en flèche.
Des mesures antidumping pour freiner les importations d’acier
Le Maroc a mis en place une panoplie de mesures de défense commerciale pour réduire les importations d’acier. Dernière en date, l’ouverture en mars dernier, par le ministère de l’Industrie et du commerce, d’une enquête antidumping sur les importations de fils d’acier galvanisés originaires d’Égypte et des Émirats arabes unis, après avoir constaté une hausse extraordinaire de 112 à 14.669 tonnes entre 2020 et septembre 2024.
Le 14 octobre 2024, le département de Ryad Mezzour avait aussi lancé une enquête antidumping sur les importations de tôles d’acier laminées à froid originaires d’Égypte, suite à une requête de Maghreb Steel. Les données fournies par le seul fabricant marocain de ce produit révélaient une hausse de 343% des importations sur la période 2022-2023.
Des droits antidumping oscillant entre 21 et 61% sont également appliqués, depuis le 5 mai 2023, sur les importations de fils d’acier galvanisés à chaud en provenance de la Turquie, pour une durée de cinq ans. Depuis juin 2024, les importations de billettes d’acier (lingots en acier de bases rectangulaires) sont également soumises à une licence d’importation afin de protéger la production nationale et assurer une meilleure traçabilité des approvisionnements.
