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En Couv’ Vidéo. Patronat: « La PME ne sera pas laissée pour compte »
Après un premier mandat où il fallait gérer bien des crises, le tandem Alj-Tazi à la tête du patronat rempile pour trois ans avec un programme riche en défis et challenges. Comment comptent-ils s’y prendre ? Quelles sont leurs priorités ? Entretien croisé.
Dans le cadre de sa tournée de campagne, le duo candidat à un deuxième mandat à la tête de la CGEM a pris le TGV à destination de Tanger pour aller à la rencontre des entreprises du Nord. Un trajet que les deux prétendants ont bien voulu partager avec l’équipe de La Vie éco dans le cadre de notre nouveau concept d’interview-vidéo, grand format, baptisé inTGView.
En affaires, vous prenez souvent les transports en commun ou c’est juste que le TGV est pratique et praticable ?
Mehdi Tazi : C’est un moyen de déplacement pratique, et évidemment pour rejoindre Tanger il vaut mieux le faire en TGV pour un aller-retour dans la journée plutôt que de prendre sa voiture. De plus, l’empreinte carbone de façon générale est bien évidemment importante non seulement pour nous, mais parce que notre jeunesse est beaucoup plus sensible à cela. Et on a aussi besoin de montrer l’exemple.
Chakib Alj : L’évolution des énergies renouvelables n’est plus à discuter. D’ailleurs, cela fait 7 ans que j’ai investi dans ce domaine, car je pense que c’est un bon créneau. Le Maroc est orienté vers une décarbonation de son économie et nous avons tous les atouts pour la réussir. C’est pour dire qu’on est dans le mouvement. Et puis, prendre le TGV pour aller à Tanger reste pratique. Tout simplement.
Vous rempilez pour un deuxième mandat à la tête de la CGEM. Une nouvelle candidature unique, ou plutôt consensuelle, comme vous aimez à le dire. Sauf que consensus implique aussi peu de débat d’idées. Est-ce que le tissu entrepreneurial marocain a tant besoin d’un consensus à forte dose?
C.A. : D’abord, le terme consensus implique chez nous qu’il y a eu des débats avant. Il y en a d’ailleurs tous les jours à la CGEM et c’est la meilleure idée qui prend le dessus. On parle, on discute… Lorsqu’on parle de consensus, ce n’est pas Mehdi ou moi qui avons décidé, mais il y avait un consensus autour d’un point. À partir de là, tout le monde respecte l’idée qui a été prise de manière collective.
Il y a trois ans, quand vous meniez campagne, vous parliez de «déficit de confiance pour l’ensemble des secteurs». Cette crise de confiance est-elle toujours là ?
M.T. : Il faut dire que depuis cette déclaration, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Il y a eu la crise de Covid-19, la guerre Russie-Ukraine, l’inflation… Le pays a donné une réponse très efficace, sous la conduite de Sa Majesté, avec les décisions qui ont été prises et mises en œuvre par le gouvernement, et les actions de la CGEM… De notre point de vue, cette réponse a redonné une forme de confiance à nos entreprises et nos entrepreneurs vis-à-vis de l’Exécutif.
C.A. : Le dialogue entre le secteur privé et l’administration est aujourd’hui un dialogue de partenaires, un dialogue pragmatique, où on pose les problèmes et les discute. Et c’est une démarche très importante. C’est ce qui nous permet aussi d’avancer et de voir les choses de manière positive.
Avec le recul, y a-t-il quelque chose que vous n’avez pas réussi à accomplir durant votre premier mandat et que vous allez certainement reprendre durant le prochain ?
M.T. : Il y a bien des choses. Par exemple, nous ne sommes pas au bout de l’exercice sur la réforme du Code du travail. C’est un chantier qui a démarré, mais il n’a pas encore abouti. Pour la fiscalité aussi, nous avons réalisé des avancées, mais il reste encore des points à finaliser. Il en est de même pour la formation professionnelle. En fait, il y a plusieurs sujets sur lesquels il faut encore travailler. C’est normal, mais je pense que nous avons de quoi être fiers vis-à-vis de ce qui a été déjà accompli.
C.A : Je pense que nous avons mis le doigt sur tous les sujets. Il n’y a pas eu de tabous. Il y a eu des axes sur lesquels nous avons pu avancer, comme les délais de paiement. Au sujet du Code du travail et du droit de grève, nous sommes arrivés avec nos partenaires à un accord écrit et formalisé, après de longues négociations. Un accord qu’il faut aujourd’hui respecter. Et je pense que nous avons mis le doigt sur tous les problèmes. Maintenant, il faut déployer des solutions. Cela dit, un des sujets qui nous tient à cœur pour notre prochain mandat, c’est celui des start-up et tout ce qui est nouvelles technologies. Et là réside un grand potentiel.
Vous avez des parcours différents. Vous appartenez à des générations différentes, mais vous êtes très complémentaires. Quel est le secret de cette complicité ? Vous n’êtes pas d’accord sur tout non plus ?
M.T. : Le secret tient en deux mots. Nous nous concertons sur tout et les petites crises restent en famille. Évidemment, il y a des sujets sur lesquels nous ne pouvons pas être en accord ou en désaccord, mais nous travaillons en bonne intelligence. C’est-à-dire que lorsque nous ne sommes pas d’accord, nous en discutons et après nous arrivons à une solution commune.
C.A. : Il y a un autre point important. C’est que nous avons la même fibre. Nous avons une même façon de voir les choses. Nous sommes animés de la même volonté, celle de servir le pays et de le développer. «Niya» est bonne. C’est le plus important. Nous discutons entre nous de tout et en toute franchise et c’est le cas avec l’ensemble des équipes de la CGEM.
Pensez-vous que les deux textes cruciaux que sont le Code du travail et le droit de grève seront prêts avant l’échéance de septembre qui coïncide avec la deuxième tranche de hausse du SMIG ?
C.A. : Je pense que la volonté est là. Et surtout, il y a une prise de conscience générale de l’importance de ce sujet. Tout le monde est conscient que le Code du travail doit être revu. Il n’a pas été touché depuis plus de 20 ans. Les choses ont évolué, mais le Code du travail n’a pas suivi. Finalement, on se retrouve avec un cadre juridique qui n’est pas équilibré. Je pense que les syndicats, le gouvernement et nous-mêmes sommes conscients qu’il faut rééquilibrer ces législations pour permettre la réussite de la Charte de l’investissement. Pendant les années 90, beaucoup de gens ont fui l’industrie pour aller vers les services et des secteurs où il y avait moins d’employabilité. Maintenant, il y a une volonté politique pour faire changer les choses et j’espère qu’on va y arriver, parce que c’est primordial pour notre économie.
M.T. : Pour le Code du travail, probablement une partie de la réforme sera actée d’ici cet été et une autre l’année prochaine. Le dossier prendra un peu de temps. Contrairement à l’idée que certains cherchent à véhiculer, la réforme du Code du travail ne sera jamais au détriment des salariés. Il faut vraiment qu’on cesse de répandre ce message et qu’on arrête de s’inspirer d’autres pays qui adorent opposer entreprise et salarié. Ce n’est pas du tout cela. Ce qui nous anime, nous, c’est l’intérêt de l’économie en général. Et cette réforme sera dans l’intérêt de l’économie du pays et des salariés.
Vous avez construit le programme de votre futur mandat autour de 4 axes principaux, citons entre autres l’amélioration du climat des affaires, le développement du capital humain… Mais en quoi cela consiste concrètement ?
M. T. : Ce ne sont pas des mots galvaudés. Nous avons mis à jour le programme en fonction de ce qui nous semblait prioritaire. Pour l’amélioration du climat des affaires, le sujet principal est la mise en œuvre de la Charte de l’investissement et le déploiement du Fonds Mohammed VI pour l’investissement, parce que c’est dans la continuité de ce qui a été fait avant. En effet, lors du premier mandat, nous avons proposé la mise en œuvre de mesures pour le développement de notre économie, de nos industries et de nos services. Dans le cadre de ce mandat, il est important que la CGEM accompagne le déploiement de cette nouvelle Charte et ce nouveau Fonds d’investissement.
Dans cette Charte de l’investissement, est-ce que la petite entreprise a véritablement
sa place, allusion faite au Small Business Act qui n’a pas encore été lancé… ?
M.T. : Évidemment qu’elle a sa place, parce que la petite entreprise, comme les grandes ou les moyennes, doivent chacune, à son échelle et sa taille, accompagner le déploiement de cette Charte de l’investissement. Pour revenir aux 4 axes du programme du mandat, le premier concerne l’amélioration du climat des affaires, le deuxième a trait au développement du capital humain. Le troisième axe porte sur l’inclusion économique et sociale des entreprises et le quatrième sur le développement des économies de demain, notamment la Tech et les sujets liés à la décarbonation.
C.A. : Il est vrai que les dispositions de la Charte de l’investissement ne concernent actuellement que des projets de plus de 50millions de dirhams, mais nous avons engagé des discussions pour mettre en place des conditions qui vont justement permettre aux petites entreprises qui vont investir moins, peut-être 10 millions de dirhams, de bénéficier de certains mécanismes de cette Charte. Cette mesure est en pleine discussion et je pense qu’elle va bientôt aboutir.
Qu’envisagez-vous pour accompagner ce chantier qu’est la décarbonation ?
C.A. : Nous avons déjà commencé par sensibiliser les entreprises. Nous avons mis en place un guide sur la décarbonation. Nous avons même une sensibilité importante pour les sociétés qui exportent, parce qu’à partir de 2026, en Europe, il y aura l’établissement d’une taxe carbone. C’est une mesure qui ne touche pour le moment que quelques secteurs. Mais, de toutes les manières, le processus va tellement vite qu’il va falloir se préparer à sa généralisation. Cette dynamique va également permettre à notre pays de se débarrasser de l’indépendance aux énergies fossiles. Je pense que le Maroc est bien positionné pour produire de l’énergie verte à des coûts très bas et très compétitifs.
Le Partenariat public-privé (PPP) est un modèle qu’on essaie de déployer depuis pas mal de temps, mais sans grand succès. Comment rectifier le tir et en faire une réalité ?
C. A. : Le Partenariat public-privé va commencer à prendre de la place. Et ce pour la simple raison que l’objectif de la Charte de l’investissement est d’atteindre une répartition de deux tiers d’investissement privé et un tiers d’investissement public. Ce qui a été fait des années auparavant, c’est que le public a beaucoup investi dans les infrastructures, comme le TGV, les autoroutes, les ports… qui permettent actuellement d’envisager d’inverser la proportionnalité pour aller plus vers les investissements privés. Or, les PPP sont un accélérateur de ce genre de projets. Je pense que le PPP prend son sens, mais il reste encore d’autres mécanismes à déployer.
M.T. : Je crois qu’il y a une question encore plus profonde : quel est le rôle de l’État et quel est celui du secteur privé dans le déploiement de ces projets ? Parce qu’à la fin, le plus important est que le projet soit réalisé. Selon la position de la CGEM, l’État a un rôle de régulateur et le secteur privé un rôle d’opérateur. Prenons l’exemple du dessalement d’eau de mer, est-ce que l’État doit poser les bases de la régulation et laisser le secteur privé réaliser les projets ou est-ce que l’État doit agir à la fois en tant que régulateur et opérateur ? Notre point de vue est que là où le secteur privé peut faire, il faut le laisser faire et c’est pour cela que les partenariats public-privé sont importants. Ce que nous préconisons, c’est que le secteur privé joue plus son rôle d’opérateur, donc investir là où il peut le faire. Et quand ce sont des investissements qui ne sont pas du ressort du secteur privé, le secteur public doit prendre le relais.
Quelles seront vos propositions pour la Loi de finances 2024, sachant que depuis votre élection, la CGEM les prépare bien à l’avance ?
C.A. : Pour la Loi de finances 2024, il sera question de la TVA. Il y a beaucoup de points à régler dans ce domaine et je pense que le temps est venu pour le faire. En 2023, nous avons pu régler certains problèmes, notamment la baisse de l’IS pour les entreprises, mais aussi la cotisation minimale qui va baisser graduellement jusqu’en 2026 pour disparaître définitivement. A ce jour, nous avons reçu toutes les propositions des fédérations pour le prochain projet de Budget. Nous sommes en train de les traiter et je pense que nous allons aboutir à des conclusions intéressantes avec des propositions pour justement rééquilibrer cette relation entre l’entreprise et le fisc.
Le gouvernement est en train d’amorcer une réforme de la retraite. La cotisation patronale peut être un des paramètres qui va changer. La CGEM acceptera-t-elle de l’augmenter ?
M.T. : Là encore, il ne faut pas qu’on soit trop influencé par l’actualité récente et en particulier ce qui se passe en France avec une réforme douloureuse de la retraite. Au Maroc, nous sommes à 60 ans comme âge de départ à la retraite dans le privé, 63 ans dans le public. En Espagne, par exemple, l’âge de départ à la retraite est de 67 ans. Tous les pays européens sont d’ailleurs aux alentours de 67 ans. Et c’est normal : il y a eu une augmentation de l’espérance de vie – et tant mieux -, il est alors logique que les gens travaillent un peu plus. Donc, il faut qu’on dédramatise le sujet de la réforme de la retraite. Cela dit, quand le débat sera effectivement amorcé, il faudra se poser les bonnes questions et agir sur les différents paramètres pour trouver des solutions qui soient acceptables pour tout le monde.
Le 2 février dernier, le conseil d’administration de la CGEM s’est réuni autour du sujet du cas Abdelilah Hifdi. On l’a sommé de démissionner. A-t-il fini par le faire ?
C.A. : C’est un dossier clos. A. Hifdi est quelqu’un qui a milité pour la CGEM pendant des années. Il a fait une erreur dont il n’avait peut-être pas mesuré l’ampleur. La CGEM est une institution et nous devons, tous, respecter les règles de cette institution. C’est ce qui a été fait. Il a démissionné.
PROFILS

Chakib Alj est un entrepreneur touche-à-tout qui a su diversifier les activités du groupe familial. Mehdi Tazi, de son côté, est le jeune entrepreneur qui a accumulé de l’expérience chez Saham avant de voler de ses propres ailes. Ils constituent un duo de choc qui a gagné la confiance et qui fait consensus chez les membres de la CGEM.