Affaires
En Couv’. Pourquoi la chasse au trésor bat son plein ?
Le secteur minier au Maroc connait une période d’effervescence inédite, marquée par une recrudescence des investissements dans la recherche et l’exploration du sous-sol national. Un dynamisme stimulé par la convergence de facteurs économiques, géopolitiques et réglementaires.
C’est «Le» sujet de ce début d’année sur les marchés mondiaux des commodities : les prix des principaux métaux de transition énergétique atteignent des sommets.
Sur le London Metal Exchange (LME), le Nymex et l’Euronext, les cours de l’argent ont récemment atteint des niveaux record, dépassant 90 dollars l’once pour la première fois en janvier 2026, soutenus par une demande industrielle robuste, des tensions géopolitiques accrues et des perspectives de baisse des taux d’intérêt qui stimulent l’achat d’actifs refuges.
Pour le cuivre, l’un des métaux essentiels de la transition énergétique, les prix se maintiennent aussi en ce début d’année à des niveaux historiquement élevés. La tonne se négocie autour de 13.000 dollars, prix propulsé par une demande mondiale exponentielle, couplée à une offre qui peine à suivre et des tensions d’approvisionnement à forts relents géopolitiques.
Globalement, la grande majorité des métaux nécessaires à l’électrification, aux véhicules électriques, aux infrastructures vertes, ou encore aux data centers, ont connu une trajectoire haussière de leur cours ces derniers mois, ponctuée d’épisodes de fortes volatilités. C’est le cas, entre autres, du zinc, de l’étain, du cobalt, ou du lithium.
Ces tendances haussières expliquent en grande partie l’intensification des investissements dans l’exploration et le développement miniers un peu partout dans le monde. L’objectif pour les entreprises minières étant de sécuriser des sources de matières premières stratégiques pendant que les prix restent attractifs sur les marchés mondiaux, rentabilisant ainsi leur investissement.
Le Maroc est au cœur de cette tendance mondiale. Depuis quelques années en effet, les projets d’exploration minière se multiplient un peu partout sur le territoire national.
Une véritable chasse au trésor qui s’accélère et qui plonge le secteur minier national dans une effervescence nouvelle. Des carrières fermées depuis des années ressuscitent, tandis qu’une kyrielle d’entreprises étrangères, essentiellement des juniors anglo-saxonnes, se lancent dans des projets d’exploration au Maroc.
De son côté, l’Office national des hydrocarbures et des mines (Onhym) coordonne plusieurs dizaines de projets de recherche, portant sur les métaux précieux, les métaux de base, les minéraux industriels et les minéraux critiques.
Les investissements affluent
Le secteur minier a certes toujours été un pilier de l’économie marocaine, contribuant significativement au PIB, avec une part d’environ 10%, et assurant plus du quart des exportations.
Le secteur est cependant largement dominé par le phosphate, qui représente près de 90% de la valeur de la production minière nationale. En outre, les investissements dans les projets hors phosphates avaient été quelque peu mis en sourdine durant plusieurs décennies.
Mais les choses devraient se rééquilibrer quelque peu au cours des prochaines années. Anticipant l’engouement pour les métaux stratégiques, le Plan Maroc Mines 2021-2030, élaboré par le ministère de tutelle, a donné un véritable coup d’accélérateur à l’activité minière, avec l’objectif de doubler les revenus du secteur d’ici 2030.
Cette politique volontariste a pour axes clés la valorisation des minerais stratégiques en capitalisant notamment sur l’écosystème des batteries en cours de développement, l’amélioration du cadre fiscal et réglementaire, à travers notamment des incitations pour la recherche et l’investissement, ainsi que le renforcement des infrastructures géoscientifiques à travers un ambitieux projet de cartographie numérique.
L’amélioration de la gouvernance du secteur est également l’un des fondements du plan minier, pour développer l’exploration et l’exploitation.
Les premiers résultats ne se sont pas fait attendre.
Le secteur des mines est aujourd’hui l’un de ceux qui attirent le plus les investissements directs étrangers, derrière les activités traditionnelles de l’industrie, l’immobilier et le commerce.
Le Maroc se classe même au premier rang en Afrique pour l’attractivité de son secteur minier selon le Fraser Institute, un important think tank canadien.
Un contexte doublement favorable
Il faut dire que le contexte est doublement propice à cette effervescence. D’une part, sur le plan national, les ambitions en matière de transition énergétique et le renforcement de l’écosystème industriel national offrent des opportunités inédites pour le secteur, analyse un récent rapport du Policy Center for The New South (PCNS).
Les auteurs du rapport estiment que le secteur minier peut devenir «un levier de transformation industrielle», permettant non seulement «d’assurer un approvisionnement stratégique en matières premières», mais aussi de créer de la valeur ajoutée localement, en plus de renforcer la compétitivité des filières émergentes, comme celle des batteries électriques.
D’autre part, sur le plan international, «le Maroc se positionne dans un contexte particulièrement favorable», fait remarquer le Policy Paper : la demande mondiale pour les minerais critiques explose, tandis que certaines chaînes d’approvisionnement sont instrumentalisées à des fins géopolitiques, créant des opportunités pour des pays, comme le Maroc, capables de garantir un approvisionnement sûr et responsable.
Pour des métaux comme le cobalt, le cuivre et le nickel, la demande mondiale pourrait quadrupler d’ici 2030, «offrant au Maroc une fenêtre stratégique pour transformer son potentiel minier en moteur de croissance et d’industrialisation», affirment les auteurs du rapport.
Gagner le pari de la valorisation
Mais pour transformer réellement l’essai et faire du Maroc un hub minier incontournable, reliant l’Afrique aux marchés mondiaux, comme le souhaite Leila Benali, ministre de la Transition énergétique et du développement durable, il faudra réussir le pari de la valorisation locale des ressources.
C’est un enjeu majeur pour le secteur et pour la souveraineté industrielle du pays: le développement d’industries locales de transformation des matières premières et la création de valeur ajoutée permettront en effet de créer des emplois qualifiés, de renforcer l’autonomie du pays et de stimuler son industrialisation.
Le groupe OCP a déjà montré la voie, avec son ambitieux plan de transformation de 130 milliards de dirhams. Managem, le géant marocain des mines, suit la même trajectoire. Son projet de fonderie de cuivre pourrait changer la donne.
Le groupe minier marocain envisage très sérieusement de construire le premier «Smelter» de cuivre de la région pour le traitement du concentré de cuivre, dédié à la production de cathode de cuivre destinée au secteur automobile, et d’acide sulfurique destiné aux engrais (OCP). Ce projet d’envergure, mené en collaboration avec le géant des engrais phosphatés, a un coût estimé entre 10 et 15 milliards de dirhams.
Les enjeux sont clairs : il s’agit de valoriser le cuivre avec la production de produits finis et devenir la première fonderie de cuivre en Afrique du Nord. L’étude de faisabilité de ce projet est en cours pour un démarrage des opérations prévu à partir de 2028.
Pour le cobalt, Managem s’apprête à mettre en service, dans les prochaines semaines, une usine de sulfate de cobalt qui produira jusqu’à 5.800 tonnes par an, en valorisant les métaux issus de la mine de Bou-Azzer. Près de 80% de la production sera livrée à Renault sur une période de sept ans.
D’autres projets de valorisation sont sur la table, notamment celui porté par le coréen LG Energy Solution (Corée du Sud) et le chinois Yahua Group, qui vise à développer une raffinerie du lithium de haute pureté au Maroc. Ce projet, estimé à 5,5 milliards de dirhams, doit permettre de produire de l’hydroxyde de lithium destiné aux batteries de véhicules électriques.
Toutefois, bien que prometteuses, «ces initiatives doivent être vues comme des premières étapes dans une stratégie nationale plus large, encore à formaliser, pour développer un véritable écosystème autour des minerais critiques», souligne le rapport du PCNS.
Cela passe, estime la même source, par «l’impératif d’élaborer une stratégie nationale globale», fruit d’un débat associant acteurs publics, secteur privé, recherche et société civile, définissant les priorités en matière de minerais critiques et stratégiques et favorisant la transformation locale.
Cela passe aussi par la création d’une banque de projets industriels axés sur la transformation locale, comme le recommande le CESE (Conseil économique, social et environnemental).
Cela passe enfin par une coordination accrue entre le Maroc et les pays détenteurs de ressources, notamment du continent africain, en valorisant leurs complémentarités.
Une telle stratégie favoriserait l’émergence de chaînes de valeur régionales, allant au-delà de l’extraction pour inclure la transformation, le raffinage, la fabrication d’intrants industriels et, à terme, le recyclage. Elle positionnerait le Maroc comme un acteur clé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Un riche patrimoine minier
Le Maroc dispose d’un patrimoine minier diversifié et riche. Outre le phosphate, le cobalt marocain revêt également un caractère stratégique, avec des réserves prouvées estimées à 14.000 tonnes, principalement exploitées dans la mine de Bou-Azzer de Managem.
Unique au monde par la qualité de son cobalt extrait en état principal sans minerais associés, le cobalt de Bou-Azzer garantit une pureté recherchée par l’industrie des batteries. La production nationale s’élève à environ 2.500 tonnes par an, faisant du Maroc le neuvième producteur mondial.
Les réserves de cuivre, estimées à 590.000 tonnes, sont exploitées principalement par le groupe Managem, avec d’autres sociétés. La production annuelle du concentré de cuivre tournait jusque-là autour des 100.000 tonnes par an.
La mine de Tizert de Managem, dont l’exploitation a débuté au deuxième semestre 2025 avec un investissement de 440 millions de dollars, permet de doubler la production nationale. En plus de ces ressources principales, le Maroc possède également des réserves significatives de plomb, zinc, argent, barytine, fluorine et antimoine.
Pour aller explorer tout ce potentiel minier, un cadastre minier national entièrement digitalisé sera lancé dès cette année. Il rassemblera plus de 240 procédures administratives, afin de simplifier les démarches, renforcer la transparence et améliorer l’accès à l’information pour les potentiels investisseurs.
