SUIVEZ-NOUS

Affaires

En Couv’. Le nucléaire civil bientôt une réalité, le Maroc s’impose en puissance régionale

Le dessalement, l’hydrogène vert, les data centers…, le Royaume entame une révolution industrielle fortement énergivore. L’option nucléaire civil s’impose plus que jamais en renfort aux EnR. En franchissant le pas avec la production de l’uranium, étape intermédiaire, le pays entre dans une nouvelle dimension.

Publié le

Discrètement, une nouvelle start-up, Uranext, apparaît dans la constellation InnovX, filiale de l’UM6P. Comme c’est pratiquement le cas pour la vingtaine d’entreprises dans différents domaines que compte le portefeuille business d’InnovX, l’on n’a découvert cette start-up qu’au moment de l’annonce, il y a quelques jours mais non encore officielle, de création d’une usine de production du «yellowcake».

Le projet, ayant nécessité un investissement de 100 millions de dollars, a été lancé le 29 mai et l’usine qui sera construite au sud d’El-Jadida démarrera sa production très prochainement.

L’unité, apprend-on, qui va extraire de l’uranium concentré (U3O8 stable ou l’octaoxyde de triuranium) à partir de l’acide phosphorique «s’intègre dans une logique industrielle visant à créer 12 lignes supplémentaires d’ici 2030, grâce à une technologie d’extraction CIX propriétaire et innovante».

Ce projet stratégique vient concrétiser l’ambition du Maroc de devenir un acteur clé du nucléaire civil. Il repose sur une vision à long terme, faisant suite à une feuille de route stratégique de 15 ans. Uranext vise une présence mondiale en exploitant durablement les ressources phosphatées.

Dans ce sens, le Maroc est engagé à tripler ses capacités nucléaires d’ici 2050. On s’en doute bien, le Royaume ne va pas se contenter de produire et d’exporter l’U308, ce qui en fera au passage l’un des premiers producteurs mondiaux (avec le Kazakhstan, le Canada, l’Australie et la Namibie) de ce matériau qui se négocie entre 70 et 90 dollars la livre, mais il vise bien au-delà.

Le Royaume vient de franchir une étape technologique qui le fera entrer dans le club des pays qui maîtrisent le nucléaire civil. C’est une nouvelle porte qui s’ouvre face aux industries souveraines. Une étape qui place le Maroc sur un chemin différent de son environnement.

On notera, dans ce sens, que l’annonce du début de production de l’uranium coïncide avec l’obtention par le Royaume, pour la première fois, du «plus haut niveau de garantie de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en matière de sûreté nucléaire».

Une annonce qui a été faite, le 10 juin, par l’Agence marocaine pour la sûreté nucléaire et radiologique (AMSSNuR). En décembre 2023, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Mariano Grossi, avait déclaré que le Maroc pourrait rejoindre prochainement le club des producteurs d’énergie nucléaire.

«D’ici quelques années, il y aura 12 ou 13 nouveaux pays nucléaires», avait annoncé le patron de l’agence, citant le Maroc entre autres pays africains comme le Ghana, le Kenya, le Nigéria et la Namibie.

Industrie énergivore
On sera tenté de croire que c’est une coïncidence que le projet d’Uranext ait été médiatisé en même temps que la construction d’un data center hyperscale de 500 MW, projet initié par le géant coréen Naver, en consortium avec l’Américain Nvidia, le spécialiste de l’infrastructure d’IA Nexus Core Systems, et la société d’investissement internationale, Lloyds Capita.

La première phase du projet verra l’installation d’une infrastructure de supercalcul d’IA de 40 MW équipée des tout derniers GPU Blackwell (GB200) de Nvidia, qui sera opérationnelle d’ici la fin de l’année. Cela devient encore plus intéressant quand cela se passe dans un contexte où la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, venait tout juste de tenir une réunion avec son homologue français, Marc Ferracci.

Au cœur des discussions des deux ministres, le projet d’interconnexion électrique entre la France et le Maroc. Un projet présenté comme «l’un des plus innovants de la région».

Il s’agit notamment d’une connexion sous-marine bidirectionnelle «hors réseau» (off-grid). Il n’est pas superflu de rappeler dans ce cadre le projet d’une autoroute électrique d’une capacité de 3 GW projetée entre Dakhla et Casablanca, avec comme horizon 2029 pour l’entrée en activité, mais également les deux STEP (Stations de transfert d’énergie par pompage), à Sefrou et au Nord sur la rive de Oued Laou, projetées par l’ONEE pour la production mais surtout le stockage de l’électricité, en plus de celle d’Abdelmoumen et d’Afourar déjà opérationnelles.

Il y a aussi le projet d’interconnexion électrique avec la Mauritanie au Sud et le Portugal au Nord, ainsi que la nouvelle ligne et les interconnexions qui élargissent considérablement la capacité du réseau de l’ONEE.

On l’aura deviné, les data centers sont particulièrement énergivores, la consommation d’un hyperscale de 500 MW peut atteindre plusieurs TWh d’électricité par an, de même que les projets en cours, notamment dans le secteur minier et métallurgique.

L’option nucléaire s’impose également pour le dessalement, aussi bien pour la production de l’eau potable, de l’eau pour irrigation, que de l’eau pour la production de l’hydrogène vert. En moyenne, le dessalement par osmose inverse nécessite entre 3 et 4 kWh pour produire 1 m³ d’eau.

Or, il se trouve que cette nouvelle industrie, l’hydrogène vert, que le Royaume vient tout juste de lancer est tout aussi énergivore. Ainsi, l’énergie nucléaire est également identifiée comme une source d’énergie potentielle pour l’électrolyse dans le cadre de la Feuille de route de l’hydrogène vert, selon laquelle l’industrie de l’hydrogène vert et de ses dérivés au Maroc pourrait faire face à une demande comprise entre 13,9 TWh et 30,1 TWh en 2030.

Cette demande pourrait atteindre entre 67,9 TWh et 132,8 TWh en 2040 et 153,9 TWh et 307,1 TWh en 2050. Ce qui positionnera le Royaume comme un futur exportateur mondial d’hydrogène vert. Or, d’après les calculs, 1 GW d’électrolyse nécessite 1,71 GW d’énergie renouvelable.

De même, 1 GW de capacité d’électrolyseurs peut produire environ 90.000 tonnes d’hydrogène vert par an. Ce qui veut dire que pour produire par exemple 30 TWh d’hydrogène, il faut environ 9,6 GW d’énergie.

Une ambition qui se concrétise
Tout cela converge vers un constat : le Maroc qui caresse ce projet depuis le début des années 80, et même bien avant, est aujourd’hui prêt pour accueillir son premier réacteur civil. L’un des principaux handicaps étant depuis toujours la faible capacité du réseau qui n’est pas en mesure d’absorber la production d’une centrale nucléaire.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Et comme il a procédé pour les batteries électriques, domaine où il figure parmi les quatre ou cinq pays du monde qui dominent toute la chaîne de valeur, ou encore pour la molécule verte (l’hydrogène, le e-fuel et l’ammoniac) où il s’apprête à installer l’écosystème dans sa globalité, des électrolyseurs et le dessalement au stockage et au conditionnement, entre autres secteurs, il lance les bases d’une chaîne de valeur de l’électricité nucléaire.

La démarche est la même : sécuriser l’aval, s’adosser à un opérateur de dimension internationale et s’assurer un marché pour la production.

Et justement pour le partenaire international, le Maroc compte déjà plusieurs alternatives : les États-Unis, qui ont contribué avec la France à la centrale expérimentale de Maâmoura, la France qui a offert récemment sa collaboration pour des microréacteurs, la Russie avec laquelle il a signé un partenariat en 2017, la Corée du Sud qui voit désormais dans le Maroc un nouveau partenaire industriel, ou encore la Chine qui multiplie ses investissements stratégiques dans notre pays, et le Canada.

Dans tous les cas, en juin 2022, la ministre Leila Benali avait annoncé que le Maroc envisage la construction de réacteurs nucléaires pour la production d’énergie dans le cadre d’une stratégie visant à accroître la dépendance aux sources d’énergies renouvelables. Son département, a-t-elle rappelé, a mené une étude pour de tels projets en 2015 et devrait présenter son rapport devant le Parlement.

Le document comporte des recommandations pour passer au nucléaire qui couvrent le cadre et l’infrastructure ainsi que la législation pour les projets d’énergie nucléaire.

Bref, comme l’a souligné le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, il y a quelques semaines lors d’un débat organisé par La Vie Éco, «c’est la première fois de notre histoire que nous avons la possibilité d’avoir accès à une énergie abondante à bas coût». Et cela ne fait que commencer.

Le Maroc, avec les énergies décarbonées que sont les EnR, le nucléaire, l’hydrogène vert, le e-fuel, est en train de devenir un acteur énergétique de rang mondial. C’était compris, le futur n’est plus dans le gaz, qui reste encore une énergie de transition, ou le pétrole, mais dans l’énergie à bas carbone. Il appartient à ceux qui en possèdent les ressources ainsi que la matière première et savent les valoriser sur place.

Le même ministre disait, il y a quelques années, que le Maroc était en train de passer à un nouveau palier de son industrialisation. Tout le monde pensait automobile et aéronautique, on était loin de se douter qu’il s’agit d’une véritable révolution industrielle dans des domaines jusque-là insoupçonnés.


Au-delà de la simple production de l’U3O8
Selon les estimations géologiques, la roche phosphatée du Maroc contient plus de trois fois d’uranium trouvé dans les plus grandes réserves mondiales de minerai d’uranium en Australie, qui s’élèvent à 1,9 million de tonnes. Ainsi, avec ses 6,9 millions de tonnes, le Maroc détient la plus grande réserve disponible au monde.

Le Royaume pourrait potentiellement produire jusqu’à 1.000 tonnes d’uranium par an comme sous-produit de l’extraction du phosphate, estime-t-on. Ce qui représente un peu moins de 140 millions de dollars de valeur marchande selon les cours actuels.

Cependant, étant donné les ambitions du Maroc dans le domaine de l’énergie, il est peu probable que son programme d’extraction de l’uranium à partir de l’acide phosphorique soit destiné exclusivement à l’export. Ce qui suppose que le Royaume ne devrait pas se limiter à la production du concentré, mais il est fort probable qu’il passe à l’étape d’enrichissement.

Une hypothèse étayée par la garantie récemment obtenue de l’AIEA. Auquel cas, et en toute logique, le Royaume devrait se doter aussi de centrifugeuses lui permettant d’enrichir le concentré de l’U3O8. Pour les réacteurs de puissance, le taux d’enrichissement est généralement situé entre 3 et 5%. Le processus d’enrichissement augmente la concentration de l’U235, utilisé comme combustible dans les réacteurs.